Parlant de la peur dans son dernier ouvrage intitulé La raison assiégée, Al Gore s’appuie sur les travaux de neurologistes pour rappeler que la peur est “programmée” dans le cerveau – notamment au niveau de l’amygdale – pour déclencher des réactions rapides.

Quand Al Gore parle de la “raison” il comprend les processus “plus subtils qui donnent la capacité de prévoir l’apparition de menaces avant qu’elles ne deviennent urgentes et de faire la différence entre celles qui sont légitimes et celles qui sont illusoires”. Contrairement aux mécanismes de la peur, le recourt à la raison nous ouvre une temporalité qui nous permet d’anticiper, c’est à dire d’évaluer, de juger et de porter un regard critique. Cependant, cette capacité à conceptualiser la menace plutôt que de se contenter de la percevoir ouvre la porte à la possibilité bien réelle de conceptualiser des menaces imaginaires.

Ces “menaces imaginaires” – Al Gore fait bien évidemment allusion aux menaces qu’ont brandi l’administration Bush pour motiver une intervention en Irak – ces menaces imaginaires donc, ne sont pas simplement des fruits de l’imagination. Elles reposent en partie sur une nouvelle catégorie de neurones découverte par les pysiologues, les “neurones miroirs”. Ramachandran, auquel se réfère Al Gore, décrit ainsi la signification de cette découverte :

” On sait depuis longtemps que les neurones de cette région [le secteur du cerveau appelé “cortex cingulaire antérieur”, qui reçoit essentiellement les données de l’amygdale] réagissent à la douleur d’une piqûre, pour entraîner une réaction d’évitement. Ils étaient donc appelés “neurones détecteurs de douleur” car on supposait qu’ils alertaient l’organisme sur le danger potentiel. Mais les chercheurs de Toronto ont découvert que chez des patients humains certaines de ces cellules réagissaient non seulement quand le patient était piqué par l’aiguille – comme prévu – mais également quand il voyait quelqu’un d’autre se faire piquer.
Les neurones miroirs détruisaient les barrières entre soi et autrui, montrant que notre cerveau est en fait “programmé” pour l’empathie et la compassion. Notez qu’il ne s’agit pas d’une métaphore : les neurones en question ne peuvent simplement pas distinguer si la piqûre vous atteint ou atteint une autre personne. Tout se passe comme si les neurones miroirs faisaient une simulation virtuelle de ce qui se passe dans le cerveau de l’autre, et par conséquent “sentaient” la douleur de l’autre.” La raison assiégée, p.40.

[Il serait ici intéressant de relire les propos de Wittgenstein relatifs à l’expérience privée et les “sense data”, notamment au travers des exemples du mal de dent et de l’expression “avoir mal dans la dent de l’autre”]

Selon Al Gore, dans la plupart des zones de conflits du monde “on trouve un élément de politique amygdalienne basée sur le traumatisme vicariant entretenu par le souvenir des tragédies passées”. C’est en lisant ces phrases que, pour la première fois, je voyais le terme de vicariance.

J’ai donc fait quelques recherches pour découvrir que le français vicariant vient de l’anglais vicarious, que les anglo-saxons comprennent comme «indirect», “de substitution”, “de délégation”. [Quelle proximité et quels liens avec les “externalités” des économistes? ] On parle ainsi de traumatisme vicariant pour une personne qui souffre des symptômes d’un traumatisme sans l’avoir pour autant vécu : l’empathie suffit pour que la personne adopte psychologiquement – mais aussi neurologiquement comme on vient de le voir avec les propos de Ramchandran, l’état symptomatique d’un autre individu affecté par un traumatisme.
Par extension du domaine médical, la vicariance peut s’appliquer à d’autres champs comme celui de l’éducation où l’on parle d’apprentissage vicariant comme “relevant de cette possibilité que l’enfant, ou l’étudiant, peut apprendre en marge du discours du maître en regardant faire et en écoutant ceux qui savent faire ou en train d’apprendre ou encore, par extension, en analysant la production de ceux qui savent faire” (cf. Freinet ).

L’expérience vicariante participie donc d’une économie pharmacologique en ce sens qu’elle peut véhiculer de terribles traumatismes tout comme révéler des passions ou favoriser l’apprentissage.

Le littré nous rappelle que vicariant a pour racine latine vicarius (qui vient de vix, vicis, tour, alternative) qui a donné le vicaire que l’on connait, celui qui représente géographiquement une autorité politique, morale ou religieuse, et que l’on retrouve dans vice-amiral ou vice-president.

[La vicariance relève du champ de la représentation et donc participe du champ symbolique : le pape est le vicaire de jesus christ, bien qu’il n’en soit pas le symbole direct]

La télévision relève d’une expérience vicariante forte ; ainsi l’Amérique a vécu une expérience vicariante le 11 septembre 2001 en voyant les tours jumelles s’effondrer. Si la télévision est si apte a cette expérience vicariante – qui fait qu’elle peut fabriquer de faux souvenirs d’une puissance équivalente à celle des vrais – c’est parce qu’elle déclenche constamment dans notre cerveau le “réflexe d’orientation”, écrit Al Gore. Ce réflexe d’orientation qui fait que, si çà bouge dans notre champ de vision, un message est émis depuis le cortex cérébral inférieur qui nous ordonne de regarder. Ainsi la télévision déclenche-t-elle en permanence et de façon réitérée le réflexe d’orientation en provoquant “un état quasi hypnotique”, celui-là même qui fait que la télévision nous “scotche” et qu’elle puisse faire office de meilleure des nounous.

Passant par le “réflexe d’orientation” et activant les “neurones miroirs”, nous avons là le cheminement physiologique, nerveux et neurologique qui court-circuite l’appel à la raison qui a tant fait défaut à l’Amérique de l’administration Bush et que déplore Al Gore. Il aura cependant fallu la “catastrophe Bush” pour comprendre que celle-ci n’était que le symptôme d’une civilisation  manipulée non seulement par le psycho-pouvoir mais également par le neuro-pouvoir avec, aux commandes, une mafia qui fait main-basse sur les industries de l’esprit.

C’est ce que nous vivons en France avec la mafia Sarkozy qui fait main-basse sur la télévision et condamne le web au travers d’une batterie législative d’un autre âge.

Partout, la raison est assiégée par le devenir mafia d’un pouvoir qui veut maintenir des logiques dissociées parce qu’il ne croit pas à l’intelligence collective d’un peuple ou d’une nation. D’un pouvoir qui s’illusionne à croire que les choses iraient bien mieux si le peuple n’avait pas plus d’esprit critique qu’un troupeau de bovins.