Le chemin neurologique de la vicariance

by Christian on 18 janvier, 2009

Parlant de la peur dans son dernier ouvrage intitulé La raison assiégée, Al Gore s’appuie sur les travaux de neurologistes pour rappeler que la peur est « programmée » dans le cerveau – notamment au niveau de l’amygdale – pour déclencher des réactions rapides.

Quand Al Gore parle de la « raison » il comprend les processus « plus subtils qui donnent la capacité de prévoir l’apparition de menaces avant qu’elles ne deviennent urgentes et de faire la différence entre celles qui sont légitimes et celles qui sont illusoires ». Contrairement aux mécanismes de la peur, le recourt à la raison nous ouvre une temporalité qui nous permet d’anticiper, c’est à dire d’évaluer, de juger et de porter un regard critique. Cependant, cette capacité à conceptualiser la menace plutôt que de se contenter de la percevoir ouvre la porte à la possibilité bien réelle de conceptualiser des menaces imaginaires.

Ces « menaces imaginaires » – Al Gore fait bien évidemment allusion aux menaces qu’ont brandi l’administration Bush pour motiver une intervention en Irak – ces menaces imaginaires donc, ne sont pas simplement des fruits de l’imagination. Elles reposent en partie sur une nouvelle catégorie de neurones découverte par les pysiologues, les « neurones miroirs ». Ramachandran, auquel se réfère Al Gore, décrit ainsi la signification de cette découverte :

 » On sait depuis longtemps que les neurones de cette région [le secteur du cerveau appelé « cortex cingulaire antérieur », qui reçoit essentiellement les données de l’amygdale] réagissent à la douleur d’une piqûre, pour entraîner une réaction d’évitement. Ils étaient donc appelés « neurones détecteurs de douleur » car on supposait qu’ils alertaient l’organisme sur le danger potentiel. Mais les chercheurs de Toronto ont découvert que chez des patients humains certaines de ces cellules réagissaient non seulement quand le patient était piqué par l’aiguille – comme prévu – mais également quand il voyait quelqu’un d’autre se faire piquer.
Les neurones miroirs détruisaient les barrières entre soi et autrui, montrant que notre cerveau est en fait « programmé » pour l’empathie et la compassion. Notez qu’il ne s’agit pas d’une métaphore : les neurones en question ne peuvent simplement pas distinguer si la piqûre vous atteint ou atteint une autre personne. Tout se passe comme si les neurones miroirs faisaient une simulation virtuelle de ce qui se passe dans le cerveau de l’autre, et par conséquent « sentaient » la douleur de l’autre. » La raison assiégée, p.40.

[Il serait ici intéressant de relire les propos de Wittgenstein relatifs à l’expérience privée et les « sense data », notamment au travers des exemples du mal de dent et de l’expression « avoir mal dans la dent de l’autre »]

Selon Al Gore, dans la plupart des zones de conflits du monde « on trouve un élément de politique amygdalienne basée sur le traumatisme vicariant entretenu par le souvenir des tragédies passées ». C’est en lisant ces phrases que, pour la première fois, je voyais le terme de vicariance.

J’ai donc fait quelques recherches pour découvrir que le français vicariant vient de l’anglais vicarious, que les anglo-saxons comprennent comme «indirect», « de substitution », « de délégation ». [Quelle proximité et quels liens avec les « externalités » des économistes? ] On parle ainsi de traumatisme vicariant pour une personne qui souffre des symptômes d’un traumatisme sans l’avoir pour autant vécu : l’empathie suffit pour que la personne adopte psychologiquement – mais aussi neurologiquement comme on vient de le voir avec les propos de Ramchandran, l’état symptomatique d’un autre individu affecté par un traumatisme.
Par extension du domaine médical, la vicariance peut s’appliquer à d’autres champs comme celui de l’éducation où l’on parle d’apprentissage vicariant comme « relevant de cette possibilité que l’enfant, ou l’étudiant, peut apprendre en marge du discours du maître en regardant faire et en écoutant ceux qui savent faire ou en train d’apprendre ou encore, par extension, en analysant la production de ceux qui savent faire » (cf. Freinet ).

L’expérience vicariante participie donc d’une économie pharmacologique en ce sens qu’elle peut véhiculer de terribles traumatismes tout comme révéler des passions ou favoriser l’apprentissage.

Le littré nous rappelle que vicariant a pour racine latine vicarius (qui vient de vix, vicis, tour, alternative) qui a donné le vicaire que l’on connait, celui qui représente géographiquement une autorité politique, morale ou religieuse, et que l’on retrouve dans vice-amiral ou vice-president.

[La vicariance relève du champ de la représentation et donc participe du champ symbolique : le pape est le vicaire de jesus christ, bien qu’il n’en soit pas le symbole direct]

La télévision relève d’une expérience vicariante forte ; ainsi l’Amérique a vécu une expérience vicariante le 11 septembre 2001 en voyant les tours jumelles s’effondrer. Si la télévision est si apte a cette expérience vicariante – qui fait qu’elle peut fabriquer de faux souvenirs d’une puissance équivalente à celle des vrais – c’est parce qu’elle déclenche constamment dans notre cerveau le « réflexe d’orientation », écrit Al Gore. Ce réflexe d’orientation qui fait que, si çà bouge dans notre champ de vision, un message est émis depuis le cortex cérébral inférieur qui nous ordonne de regarder. Ainsi la télévision déclenche-t-elle en permanence et de façon réitérée le réflexe d’orientation en provoquant « un état quasi hypnotique », celui-là même qui fait que la télévision nous « scotche » et qu’elle puisse faire office de meilleure des nounous.

Passant par le « réflexe d’orientation » et activant les « neurones miroirs », nous avons là le cheminement physiologique, nerveux et neurologique qui court-circuite l’appel à la raison qui a tant fait défaut à l’Amérique de l’administration Bush et que déplore Al Gore. Il aura cependant fallu la « catastrophe Bush » pour comprendre que celle-ci n’était que le symptôme d’une civilisation  manipulée non seulement par le psycho-pouvoir mais également par le neuro-pouvoir avec, aux commandes, une mafia qui fait main-basse sur les industries de l’esprit.

C’est ce que nous vivons en France avec la mafia Sarkozy qui fait main-basse sur la télévision et condamne le web au travers d’une batterie législative d’un autre âge.

Partout, la raison est assiégée par le devenir mafia d’un pouvoir qui veut maintenir des logiques dissociées parce qu’il ne croit pas à l’intelligence collective d’un peuple ou d’une nation. D’un pouvoir qui s’illusionne à croire que les choses iraient bien mieux si le peuple n’avait pas plus d’esprit critique qu’un troupeau de bovins.

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OlivierAuber janvier 18, 2009 à 2:00

Merci Christian. Excellent!
BTW, je vois aussi poindre de la vicariance dans le cloud computing, i.e. informatique centralisée…. 😉

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Simon Dor janvier 18, 2009 à 2:30

Très intéressant, merci!

Je reprends parfois ma copine en lui disant que « j’ai mal à ma main » est un pléonasme puisqu’on ne peut pas avoir mal à la main de quelqu’un d’autre. Eh bien il fait plaisir de constater que j’avais tort.

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Laisné Frédéric janvier 18, 2009 à 11:40

Pour le plaisir, l’adjectif vicariant chez Proust :
« Comme il en est pour ces malades chez qui une crise d’urticaire fait disparaître pour un temps leurs indispositions habituelles, l’amour pur à l’égard d’un jeue parent semble, chez l’inverti, avoir momentanément remplacé, par métastase, des habitudes qui reprendront un jour ou l’autre la place du mal vicariant et guéri. » (Sodome et Gomorrhe)
Je me souviens aussi d’un cours de psychologie où l’on étudiait les « processus vicariants ». Un exemple en était les processus de déplacement chez le canard : pour aller d’un point A à un point B, il peut utiliser la « marche », la nage en rivière ou le vol : autant de processus vicariants, qui peuvent se substituer les uns aux autres, pour atteindre son objectif.
Merci pour ces billets toujours imprévus et stimulents!

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Jean-no janvier 18, 2009 à 11:46

Je ne connaissais pas cette vicariance moi non plus ! Ce livre semble bien intéressant. Un autre qui m’a pas mal intéressé dernièrement est « 150 expériences de psychologie sociale pour comprendre les médias » du neurologue médiatique Sébastien Boeler (Dunod 2008).
Note : je te lis très bien dans mon agrégateur, par contre une fois sur le site, il y a chez moi un vrai problème de typo, le texte est difficile à lire.

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Christian janvier 18, 2009 à 1:41

@ Laisné Frédéric : merci pour cette citation fort à propos.

@ Jean-no : merci pour la référence, je jetterai un oeil dessus. Pour la typo je vais voir, ce doit être la mise en forme faite par Google Doc sur lequel j’avais commencé à faire le brouillon.

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Marc Tirel janvier 18, 2009 à 3:42

Merci Christian de ce post et de la découverte du mot vicariance …

A noter à propos des neurones miroirs:
La théorie du désir mimétique de René Girard (et dans la lignée celle du bouc émissaire) (cf http://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard) constitue un exemple rare d’une théorie en sciences humaines qui a devancé de nouvelles découvertes en sciences expérimentales de plusieurs décennies. En effet, des chercheurs en psychologie clinique comme Andrew Meltzoff et des neurologues comme Vittorio Gallese (le chercheur italien qui a découvert les neurones miroirs avec Giacomo Rizzolatti) ont commencé à s’intéresser à la théorie mimétique. La concordance entre les études de Girard et leurs découvertes scientifiques sont surprenantes, « extraordinaires » comme l’a dit le Dr. Scott Garrels.

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Christian janvier 18, 2009 à 5:34

@ Marc Tirel : René Girard est loin dans ma mémoire puisque çà fait 17 ans que je ne l’ai pas relu. Mais je me souviens que sa théorie mimétique m’avait impressionné (et en même temps gêné). En tout cas merci pour cette remarque intéressante.

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Jean-no janvier 18, 2009 à 5:38

@Marc Tirel : à partir du moment où les deux champs (sciences dures/sciences molles) se penchent sur un seul et même monde, il n’y rien d’étonnant à ce que leurs observations se rejoignent, même lorsque les méthodes diffèrent.
Ce n’est pas rare d’ailleurs : de nombreux peintres ont par exemple découvert la différence de teinte des carnations selon le sexe et l’âge et autres détails anatomiques, optiques, etc., des centaines d’années avant que les scientifiques les voient.

Mais ça ne prouve pas pour autant que les théories de Girard soient fondées sur un modèle théorique valide.

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Hubert Guillaud janvier 19, 2009 à 3:36

Un reportage sur la vicariance de la télévision : http://www.dailymotion.com/video/xy9zd_addiction-a-la-television_extreme

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Christian janvier 19, 2009 à 11:45

Merci Hubert, j’en fais un post spécial car il y a quelques bons moments dans ce documentaire (un peu long quand même).

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SylvieLeBars janvier 25, 2009 à 7:28

Nicolas Auray tenait un blog intitulé : « La vicariance du mimosa » … Il s’est perdu dans le temps …
http://gspm.ehess.fr/document.php?id=419

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Dominique Beau janvier 29, 2009 à 11:46

Chers internautes,
je surveille le web depuis plus de 6 années pour savoir quand, enfin, le mot vicariance va « percoler » dans un champ de perception, et de conscience de plus en plus large. Alors qu’il est un concept déployé tacitement par ndes stratégies massives (transformational marketing et d’autres, moins pacifiques)fondées sur les flux d’images et de messages textuels relayant les contextes et événements réels, par des opérations de type « eyes, heart and mind ».les flux d’images et d’histoires inspirantes, comme les pièces de théâtre qui nous touchent, impulsent des phénomènes vicariants, et je dirais même de « vicariance cladique ». Terme et processus sociobiologique tacitement appliqués aux humains à travers les frontières physiques et culturelles. En terme de contextes, de croyances, d’émotions, en bref d’apprentissage social par la théorie des « pas multiples » des communautés « ré-imprimant » de nouvelles normes sociales, connaissances, réflexes,attentes, visions, modèles cartes routières et comportements.
Bravo ce mot a percolé! C’est fait depuis le 18 janvier dernier grâce au blog de C Faure!!! Et vous n’êtes pas au bout de vos découvertes…; car ce concept appliqué va concerner de plus en plus la capacité des hommes à survivre face à des enjeux accélérés et de flux d’informations, de situations et d’événements, qui nous concernent tous avec nos descendances…

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MORVAN octobre 31, 2010 à 7:58

QUE PENSEZ VOUS DU TERME DE RESILIENCE
MERCI POUR TOUTES LES DIRECTIONS DE REFLEXIONS

SALUT A TOUS

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Patrick Bellabiod novembre 23, 2011 à 11:39

« René Girard … Mais je me souviens que sa théorie mimétique m’avait impressionné (et en même temps gêné). »
Prendre conscience de nos façons de réagir inscrites dans notre corps est souvent perturbant mais nous permet de faire passer une étape supplémentaire à notre esprit critique. Le cerveau progresse et gagne sur lui même de nouveaux espaces de liberté.

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