Aujourd’hui tout se gère : on gère ses amis, ses relations, ses réseaux, son argent, sa retraite, son travail, ses clients, son couple, l’éducation de ses enfants, sa cave à vin. Tout, absolument tout, se gère. C’est le temps du management total.
Mais pourquoi cette emprise croissante de la gestion sur notre quotidien ?

Il fut un temps ou cette tyrannie de la gestion, de l’affairement n’était pas encore. Le latin dispose de deux termes qui permettent de suivre, et de comprendre, cette évolution. Il s’agit de l’otium et du négotium.
L’otium, dont provient le terme d’oisiveté, est ce qui relève du soin de soi, du temps que l’on peut s’accorder. On s’occupe de sa personne ; c’est celui qui n’est pas affairé dans son activité quotidienne qui peut jouir de cette possibilité. L’érudit, le noble, le moine, sont des figures historiques de ceux qui ont le temps de cultiver leur jardin.
A l’opposé, le negotium, qui a donné en français le terme de négoce, désigne l’activité et l’affairement avec les autres. On n’est plus dans la sphère intime du dialogue avec soi-même, mais plongé dans l’échange. Le commerce et l’activité commerciale sont l’essence même du negotium, pour lequel il faut être tourné vers les autres.
L’éthique protestante du capitalisme que décrit Max Weber, change la donne puisque désormais l’affairement s’érige comme règle de vie au sein même de la sphère intime et privée. Alors qu’auparavant la vie de l’esprit, la vie religieuse, maintenait cette opposition entre l’otium et le negotium, avec l’éthique protestante le negotium s’invite au coeur même de l’otium. La gestion des affaires, le travail et le négoce se fondent dans une éthique de vie au coeur même de la sphère de l’otium, à présent débarrassée de la connotation d’oisiveté, voire de paresse et de fainéantise, qu’avait véhiculé la noblesse.
Depuis, tout se calcule, tout se gère. Et la numérisation des supports catalyse et conduit cette évolution.