La révolution technologique de la grammatisation

by Christian on 6 septembre, 2006

Quelques notes de lectures sur « La révolution technologique de la grammatisation » (Sylvain Auroux)


La thèse de l’auteur est que la constitution des grammaires des langues vernaculaires s’inscrit dans le cadre d’un processus technique. Grammatisation et invention de l’écriture sont des techniques :

« … nous pensons qu’il faut pousser plus loin encore la réflexion sur les rapports entre les savoirs linguistiques et les technologies. L’invention de l’écriture est l’une des plus grande révolutions technologiques de l’humanité. La thèse principale de cet ouvrage est que la grammatisation des vernaculaires est une révolution technologique de même envergure. Elle nous conduira à voir dans les grammaires aussi bien que dans les dictionnaires des outils linguistiques. » p.20

Il faut projeter les faits sur trois dimensions :

  • chronologique
  • géographique
  • thématique

Du savoir épilinguistique au savoir métalinguistique, histoire d’une extériorisation qui se manifeste dans la médiation d’un dispositif technique (métalangage ou système de notation) :

« Selon le terme proposé par le linguiste français A. Culioli, on peut qualifier ce premier savoir sur le langage d’épilinguistique (…) savoir inconscient qu’à tout locuteur de sa langue et de la nature du langage.(…) Si ce savoir est inconscient comme savoir (on ne sait pas précisément ce que l’on sait), c’est qu’on ne dispose pas de moyen (métalangage ou système de notation) pour parler du langage. Le véritable savoir linguistique est métalinguistique, c’est à dire représenté, construit et manipulé en tant que tel à l’aide d’un métalangage.  » p. 23

L’invention de la linguistique, une invention technique :

« Le passage de l’epilinguistique au métalinguistique devient manifeste lorsque les grammairiens postulent des éléments manifestes (ex. invention de l’élément zéro) » p.24

Les différents degré de maîtrise technique :

  1. La maîtrise de l’énonciation, par là nous entendons la capacité d’un locuteur de rendre sa parole adéquate à un but donné (convaincre, représenter le réel, maudire, etc.)
  2. La maîtrise des langues, parler et/ou comprendre un langue, qu’il s’agisse de la langue maternelle ou d’autres langues.
  3. La maîtrise de l’écriture, c’est à dire être capable de lire et d’écrire.
  4. La maîtrise des textes. Nous entendons par là la capacité de manipuler (voir de produire) un corpus de séquences linguistique relativement longues, comme sont les contes, les récits mythiques, ou les poésies. L’écriture transforme notablement ce type de compétence.

(p.25)

La technique est une pratique codifiée :

« Les maîtrises donnent lieu à la constitution de techniques, c’est à dire de pratiques codifiée permettant d’obtenir un résultat voulu. » p. 25

« La spécificité de l’Occident a résidé très tôt, dans la perméabilité entre deux types de savoirs, la logique et la grammaire, construits l’un sur la maîtrise de l’énonciation, l’autre sur celle des textes et, ultérieurement, des langues. » p.25

L’écriture est un dispositif technique de type mnémonique : pas de science sans ces supports de mémoire. Même Platon, qui voulait conduire par le dialogue sa démonstration mathématique avec Ménon, ne peut s’empêcher de tracer des figures sur le sable. Pas de science sans écriture :

« Ce qu’il convient d’appeler proprement « savoir linguistique » (c’est à dire une tradition de réflexion méta-linguistique) est toujours largement postérieur à l’apparition de l’écriture. « p.26

Tellement vrai cette remarque sur les prototypes. Ceux qui discutent des relations entre folksonomies, ontologies, plans de classement, etc. devraient toujours se souvenir de çà :

 » La théorie des prototypes revient à admettre que nos représentation d’une classe de phénomènes n’ont pas pour centre un faisceau de propriétés qui seraient également distribuées dans chacun des phénomènes, mais plutôt la représentation concrète d’un phénomène (le prototype) considéré comme exemplaire. L’appartenance d’un phénomène donné à la classe des phénomènes représentés dépend de son degré de similitude avec le prototype. » p.35

La convergence entre la prototypie et la grammaire. Quand la grammaire entre dans le champs d’attraction prototypique :

 » Dans la pensée grecque, la prototypie du concept de science possède indubitablement pour centre le discours démonstratif des mathématiques et celui de la connaissance de la nature (physis) qui prend corps au temps des sophistes. La grammaire en est, au départ, assez éloignée : l’enjeu de son développement théorique est un rapprochement du centre protoytpique ». p.35

Une constante :

« Quelque soit la civilisation, nous rencontrons toujours les éléments d’un passage de l’épilinguistique ou métalinguistique (…). » p.37

Petite chronologie :

« Il est plus raisonnable de penser que le préalable de l’écriture, c’est la connaissance épilinguistique du phonème et que c’est , à l’inverse, l’écriture qui est largement responsable de la construction métalinguistique du concept de phonème. » p.41

L’écriture comme objectivation d’une altérité.
Est-ce moi sur la photo ?
Est-ce ma voix que l’on entend ?
C’est moi qui ai écrit çà ?

Etrangeté que ce sentiment de décalage, de déphasage, que portent, et que nous jettent à la figure, les techniques et leurs supports. Et je pense aussi à la très jolie expression « lost in translation » qui est peut être le même sentiment :

« (…) l’essor du savoir linguistique a l’une de ses sources dans le fait que l’écriture fixant le langage, objective l’altérité, que celle-ci provienne soit de l’ancienneté, lorsqu’il faut lire un texte qui ne correspond plus à l’état de la langue, soit de la nouveauté, lorsqu’il s’agit de déchiffrer un texte que l’on de connaît pas auparavant ou de transcrire une autre langue. » p.48

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