Le lettré chinois est un chamane

by Christian on 9 juillet, 2013

Il est toujours délicat de parler de “lettrés” chinois quand on sait qu’il n’y a précisément pas de lettres dans l’écriture chinoise.

Aussi, tous les éclairages que produit Sylvain Auroux dans “La révolution technologique de la grammatisation”, quand il met en lumière le processus de constitution des grammaires et des vocabulaires de la langue qui s’écrit en spatialisant la parole grâce au découpage des mots en une suite finie de lettres – ces processus de grammatisation qui sur-déterminent largement notre philosophie et nos modes de pensées – tous ces éclairages donc, deviennent “lettre morte” quand on porte notre regard vers l’empire du milieu.

Si la culture chinoise diverge autant de notre culture occidentale c’est très certainement dans le rapport à l’écriture et c’est donc à partir de sa spécificité qu’il faut poser le problème. L’écriture idéographique est donc le marqueur qu’il faut éclairer si l’on veut saisir ce qui se joue dans cette autre visage de l’écriture qui produit d’autres mode de pensée.

Qui sont donc les “lettrés” chinois que l’on n’arrive pas à nommer à partir de nos catégories issues de la grammatisation occidentale ?

Léon Vandermeersch propose une analyse stimulante de cette question dans son dernier ouvrage, “Les deux raisons de la pensée chinoise”, sous titré “Divination et idéographie”.

Sa thèse est la suivante : l’écriture idéogrammatique chinoise se distingue non seulement de l’écriture alphabétique mais également de toute autre forme d’écriture idéogrammatique (par exemple les hiéroglyphes) en cela qu’elle a été inventée sous le règne de Wu Ding (13° siècle av. JC) non pas pour noter des énoncés de la langue parlée mais pour noter des protocoles d’opération de divination.

Pour Léon Vandermeersch, l’origine et la spécificité de l’écriture chinoise réside dans le fait qu’elle invente des inscriptions d’équations divinatoires. Ce n’est que bien plus tard, au VIII° siècle de notre ère, que l’écriture chinoise, au travers diverses transformations que nous pourrions qualifier d’idéographisation en écho à la grammatisation, s’est généralisée comme une pratique d’écriture qui retranscrit la parole.

La différence entre idéogramme chinois et écriture alphabétique occidentale repose in fine sur la différence entre la spéculation manticologique chinoise et la théologie occidentale : culture du chamane d’un côté versus culture du prêtre et du clerc de l’autre.

D’ailleurs, dans une note de son introduction, Léon Vandermeersch rappelle que:

“ “lettré” en chinois se dit “ru”, étymologiquement “faiseur de pluie” ; or la danse chamanique a survécu comme danse pour faire tomber la pluie. “


Sur la base de cette thèse, l’auteur se demande ce que la Chine contemporaine va faire de son nouveau statut de puissance majeure mondiale, et notamment si elle va redécouvrir la fécondité de sa propre culture basée sur une raison chamanique ou “manticologique” au lieu de la raison théologique occidentale.

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pascal@desmotscratie.net juillet 10, 2013 à 12:20

Voici qui donne envie de lire le livre …

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