En janvier 2012, Stanislas Dehaene interrompt en quelques sortes son séminaire au Collège de France pour parler d’un cadre conceptuel et non plus seulement de résultats de travaux et d’expérimentations. Il évoque la révolution du cerveau bayésien comme “théorie générale du cerveau humain”. Mais plutôt que de préciser le cadre et les enjeux de son propos je vous propose d’écouter et de regarder les 5 premières minutes d’introduction de son séminaire en Janvier 2012 :

dehaene
L’inférence statistique bayésienne fait ainsi partie des opérations élémentaires, automatiques et inconscientes de notre cerveau. Elle s’applique à toutes sortes de domaines de la cognition: perception, action, apprentissage du langage, reconnaissance des mots, inférences sur l’esprit des autres,etc.

Pour ma part, je comprends la référence aux probabilités bayésiennes dans le champ des neurosciences, comme étant une formulation mathématique d’un processus générique de sélection. Cette formulation mathématique du fonctionnement neuronal permet, dans le champ de l’apprentissage, de dépasser l’opposition entre l’inné et l’acquis, c’est à dire entre les points de vue de Chomsky et Piaget. Il s’agit de proposer une nouvelle théorie de la sélection.

Ce mécanisme de sélection, que formalise l’inférence statistique bayesienne, serait l’automatisme même à l’origine de nos sélections, son activité serait constitutive de l'”inconscient cognitif“, qui n’a rien à voir avec l’inconscient freudien et ses questions de refoulement, de pulsion et de désir.

Mon hypothèse, en faisant la généalogie du schème probabiliste, c’est que la science du probable se développe pour répondre aux enjeux posés par le développement exponentiel des technologies et leur part croissance dans le fonctionnement des mécanismes de sélection.  En ce sens, je ne fais là que donner du poids à la distinction que le séminaire de pharmakon.fr (2013) a fait entre sélection naturelle et sélection artificielle, c’est à dire à la thèse post-darwinienne de Bernard Stiegler.

La question des catégories est aujourd’hui une question qui s’instruit à partir des théories de la sélection, avec un enjeu nouveau qui est celui de l’automatisation et de l’algorithmisation des processus de décision dans le numérique.

Mais il ne faut jamais être dupe des organes techniques que nous utilisons pour instruire la question. Ainsi on pourra s’étonner que les travaux de Dehaene et des neuroscientifiques s’appuient sur des technologies d’imagerie cérébrale entièrement produites par des algorithmes bayesiens sans être jamais vraiment interrogés ; c’est un peu comme si quelqu’un chaussait des lunettes aux verres roses pour ensuite déclarer : “mais le réel est rose !”. De la même manière il eut été surprenant que Dehaene n’eut pas vu le cerveau comme un moteur bayesien en l’étudiant à partir d’images produites par des algorithmes eux-mêmes bayésiens.

Ce rapport aux organes techniques de la recherche – ce qui fait l’objet de l’organologie générale – est complètement impensé et non problématisé par les cognitivistes.