Automatismes et cerveau

by Christian on 17 avril, 2012

Le processus de prolétarisation (qui est un processus de perte de savoir) a beaucoup à voir avec les logiques d’automatisation. En effet, ce qui est automatisé est par définition ce qui peut être pris en charge par les machines et, une fois délégué aux machines, il y a nécessairement des logiques de pertes de savoir, d’un savoir qui passe dans la machine.

Par rapport à ce contexte, il faut se méfier de deux choses :

  • de diaboliser la prolétarisation. Perdre des savoirs n’est pas un mal en soi ; il y a quantité d’activités dont nous aimerions qu’elles soient prises en charge par les machines (que l’on pense aux tâches ménagères) ;
  • d’associer dans un même élan automatisation et prolétarisation en affirmant que toute automatisation conduit nécessairement à de la prolétarisation, tout du moins dans son aspect négatif.

Je n’insisterai pas ici sur le premier point, à savoir les « vertus » de la prolétarisation, mais plutôt sur le second, sur la question de l’automatisation.

Disons le tout de suite, l’automatisation n’est absolument pas antinomique avec la production de nouveaux savoirs. On peut même affirmer qu’il n’y a pas de progression dans les savoirs sans que ne se mettent en place des automatismes.

Qu’il s’agisse d’un joueur de tennis, d’un artisan ou d’un universitaire, tous ont besoin de créer des automatismes pour progresser dans leur activité. Créer des automatismes, c’est précisément entériner des savoirs ou des comportements pour ne plus avoir à s’y intéresser, à y faire attention, afin de concentrer son attention sur de nouvelles choses.

Ces automatismes sont possibles parce qu’ils s’inscrivent dans la configuration des tissus neuronaux de notre cerveau. Là où la plasticité des neurones diminue se créent des automatismes.

Prenons l’exemple de la lecture et de l’écriture : si, après des années de pratique, nous pouvons lire à plus grande vitesse et notamment lire sans plus y faire attention ( en nous concentrant « sur le fond » comme on dit), c’est précisément parce que les connexions neuronales qui se sont constituées lors de l’apprentissage se sont, de part la fréquence de leur sollicitation, rigidifiées.

Il n’y a donc pas que le cerveau dit « reptilien », siège des automatismes régulateurs de base de notre corps, qui soit rigide. On dit de ce dernier qu’il est rigide au sens où il n’apprend rien et nous est pour ainsi dire inaccessible : il a toujours le premier mot, celui des réflexes et des pulsions. La plasticité du néocortex fait aussi place à des possibilités de « cristalisation » des voies neuronales : ici la rigidité est le signe d’un savoir qui s’y inscrit.

Tout automatisme est donc un jeu d’écriture neuronal qui va figer certaines parties du néocortex. On explique souvent cette fixation d’une circuiterie neuronale par une double causalité :

  • une causalité énergétique, en vertu de laquelle le cerveau fige certains circuits neuronaux qui sont régulièrement sollicités de la même manière afin de faire des économies d’énergie, puisque toute reconfiguration des circuits neuronaux est gourmande en énergie.
  • une causalité attentionnelle : la partie consciente de notre cerveau n’est, dit-on, capable de ne faire qu’une seule chose à la fois. Sur la quantité insondable des choix de connexions neurologiques que fait notre cerveau, seule une infime quantité de choix conscients sont réellement faits ; tout le reste est en « mode automatique ». Nous ne sommes maître en la demeure que d’une infime partie , là où la quasi-totalité du fonctionnement et des choix nous échappent très largement.

Par où l’on voit que l’attention, aussi puissante soit-elle, n’est que le « petit bout de la lorgnette » dont nous disposons pour orienter le cours de notre développement neuronal. Et ce développement doit nécessairement passer par des choix sur que nous souhaitons inscrire dans nos circuits neuronaux, c’est à dire sur ce que nous souhaitons automatiser, afin précisément de pouvoir porter notre attention sur de nouveaux objets d’étude, sur de nouveaux investissements.

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Etienne avril 18, 2012 à 10:33

Brillant. Intéressant.

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Mahdi avril 19, 2012 à 4:44

Salut Christian,

Ca tombe bien, je suis en pleine lecture de Marx et de Hengels et à mon sens, la définition que tu donnes du processus de prolétarisation n’est pas forcément juste.
En effet, on entend par prolétariat, la classe des travailleurs modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés pour subsister, de vendre leur force de travail.
Cela n’implique donc pas forcément une perte de savoir car on peut imaginer qu’un prolétaire (classe dont nous faisons partie toi et moi) peut vaquer à différentes occupations qui au contraire, augmenteront son savoir (après il faut évidemment donner la définition de savoir…).
Enfin pour rejoindre un peu ce que tu dis, pour Marx, le travail est une sorte de prolongement de soi et donc nécessairement, tu « optimises » ta manière d’appréhender ton travail ce qui peut amener ce phénomène d’automatisation dont tu parles. Mais bon cela vaut pour toutes nos activités récurrentes.

En gros, tu l’auras compris, je ne suis pas forcément d’accord avec ta définition de la prolétarisation qui pour moi est un phénomène social et économique avec des conséquences sociale et économique qui peut potentiellement amener à une perte de savoir liée à la précarisation du prolétaire ainsi qu’à la propagande menée par le système politico-médiatique.

Pour le reste je suis ok.

A+

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Christian avril 20, 2012 à 5:39

Je connaissais Hegel et Engels, mais c’est la première fois que j’entends parler de Hengels ;-)

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Mahdi avril 20, 2012 à 7:57

Tiens c’est marrant que j’ai fais cette erreur. J’ai pas encore lu hegel pourtant ;)

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Sarro Philippe avril 23, 2012 à 8:26

C’est ce qu’on appelle faire une synthèse lol!

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Alcuinn avril 23, 2012 à 7:41

Oui, il ne faut pas oublier que c’est juste un petit morceau de cerveau qui se prends pour « je », quitte à s’attribuer le travail des autres ensuite. Malin !

Sinon, c’est là toute la puissance de la machine : une partie est déjà pré-conçue (logique), mais le reste se câble au fur et à mesure… Ca doit expliquer pourquoi nous sommes plus que des singes de savanne. En partie.

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