Comment savoir rapidement ce qu’on ignore ?

by Christian on 20 juin, 2013

Sur France Culture, chez A. Veinstein, l’auteur et  libraire Olivier renault disait qu’il avait tendance, quand il rentrait dans une librairie qu’il ne connaissait pas, à chercher d’abord des livres qu’il connaissait et qu’il appréciait particulièrement.

Si ces livres de référence ne sont pas présents, c’est une grande partie du crédit accordé à la librairie qui risque de faire défaut.

Je crois que nous faisons tous çà. Nous avons tendance à aller dans le rayon que nous connaissons, voir ce qui s’y trouve – si les oeuvres qui font référence à nos yeux sont bien présentes – pour, à partir de là, se faire un avis sur l’intérêt général de la librairie.

Nous procédons donc par induction,  en partant d’un échantillon que nous connaissons, pour en conclure très rapidement si la librairie “vaut le coup”.

Ce comportement n’est bien sûr pas restreint à la découverte des librairies. Face à l’inconnu nous tentons de circonscrire un tout petit périmètre de ce grand inconnu puis de nous faire un avis général sur la base d’un avis singulier.

Par exemple :

Vous êtes à la campagne et vous vous demandez s’il y a des champignons : que faites vous ? Si vous connaissez un peu les lieux, vous allez chercher à des endroits connus, soit parce que vous y avez déjà trouvé des champignons, soit parce que l’environnement vous fait penser que c’est un lieu propice aux champignons (il ressemble à ceux que vous connaissez déjà). Si vous ne trouvez pas de champignons à cet endroit, il est fort probable que vous ne poursuivrez pas vos investigations.

Autre exemple :

Vous êtes consultant et vous voulez vous faire un avis sur la situation d’une entreprise, par exemple sur la qualité de son système d’information. Vous ne pourrez pas tout analyser sous tous les angles ; c’est la raison pour laquelle vous allez choisir un périmètre restreint que vous connaissez plutôt bien (la structure de support du SI, les interfaces utilisateurs, tel ou tel type d’application, la couche middleware, etc.)  et c’est à partir de là – et de ce que vous allez constater – que vous allez vous faire un avis, par induction, sur la qualité de l’ensemble.

La démarche est donc la suivante :

  • Face à l’inconnu nous sélectionnons une petite partie de ce grand inconnu ;

  • Au travers de cette sélection nous recherchons des situations que nous connaissons par expérience et que nous avons déjà vécu.

  • Le jugement sur le tout va se faire de manière inductive, dans un premier temps.

Nous avons besoin de nous faire un avis  sur tout et très rapidement, même si parfois il nous faut reconsidérer ce premier jugement. C’est ce qu’on appelle la “première impression” . Or on ne peux pas s’empêcher d’avoir des premières impressions : elles nous assaillent avant même que l’on ait à se poser la question.


Derrière cette pratique il y a ce que Stanislas Dehaene (neuroscientiste) appelle le « moteur bayesien de notre cerveau », à savoir un mode de calcul des probabilités qui est mathématiquement formalisé par l’inférence bayesienne. C’est la même formalisation qui est implémentée par exemple dans les algorithmes des systèmes d’anti-spam de nos email, et dans tous les systèmes qui sont présentés comme des « systèmes apprenants ».

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Hubert Guillaud juin 20, 2013 à 8:49

Peut-être plus pour me faire l’avocat du diable que par conviction et poursuivre l’idée…

J’aime aller dans les librairies que je ne connais pas et quand elles me perdent, c’est-à-dire quand je ne reconnais rien de ce que je connais dans leur rayon, alors je me dis qu’elle semble intéressante. Je vais souvent au rayon des essais et mon plus grand plaisir est d’y découvrir ce que je ne connais pas et plus il y en a, qui semble de qualité, et plus ça m’intéresse en fait ou plus je considère la librairie. Ca ne signifie pas qu’en faisant ainsi on ne procède pas pour autant par induction, effectivement. Nous avons tous une tendance forte à l’induction, mais peut-être plus parce que nous avons toujours un avis singulier (par essence), une première impression, qu’une expérience multiple. J’ai même tendance à penser que concevant le monde ainsi, nous avons forcément tendance à construire des outils dans lesquels nous nous reflétons ou qui voient le monde tel qu’on le voit. Nos outils d’agrégation, nos outils de personnalisation ont tendance à voir le monde par la lorgnette où on le regarde, oui. Mais comme le disait David Banks à Evgeny Morozov ou comme le répète Ethan Zuckerman dans son livre « Rewire » l’enjeu demeure de construire des outils qui nous sortent aussi de nos biais, plus qu’ils nous y enferment. http://thesocietypages.org/cyborgology/2013/06/05/google-maps-cant-kill-public-space-a-belated-reply-to-evgeny-morozov/

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Hubert Guillaud juin 20, 2013 à 8:55

… Au final, l’induction nous aide à voir ce qu’on ignore, mais ne nous aide pas nécessairement à dépasser notre impression et nos limites. Et pour ma part, j’ai souvent tendance à penser que nous devons nous méfier de nos impressions, car elles appliquent notre raisonnement sur notre vision du monde. Alors que sa réalité et sa perception globale est souvent bien plus diverse/complexe que cela.

Bon pas toujours non plus. Parfois nos impressions sont bonnes. Ca dépend du problème et de sa complexité aussi…

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Christian juin 20, 2013 à 10:36

En fait, cette question de l’induction est a remettre dans la perspective de ce qu’on appelle le *scandale de l’induction* : comment arrive t on a induire autant de chose avec si peu d’éléments, avec seulement quelques détails ?

C’est ce que le prix Nobel d’économie Kahneman désigne comme le système 1 : ce mode de fonctionnement du cerveau qui interprète en permanence les situations à la lumière des situations déjà vécues et sur la base d’un moteur probabiliste et prend des décisions avant même que nous en ayons conscience.

Le système 2 lui est plus lent et est régie par d’autres règles : il peut remettre en cause les premières décisions qui lui arrivent du système 1 mais cela lui demande beaucoup d’énergie ( comme quand il faut corriger une illusion d’optique ) .

Le système 1 n’aime pas la nouveauté et il faudra l’investissement du système 2 pour aller voir ailleurs (par exemple sortir de ses champs de référence pour ne pas se laisser enfermer ).

bon Je vais arrêter là car je pense que personne n’a compris ce que je veux dire 🙂

Merci pour ton commentaire Hubert

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Hubert Guillaud juin 21, 2013 à 8:03

Si si… Tiens, voilà quelqu’un qui pointe du doigt ce que tu dénonces d’une autre manière : http://lecercle.lesechos.fr/economie-societe/societe/autres/221174909/complexite-a-difficulte-comprendre-monde-actuel

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Paul-Emile Geoffroy juin 22, 2013 à 6:03

Ce billet m’évoque l’envie. J’ai l’impression que mon fonctionnement propre, lorsqu’il m’amène à procéder par induction est vivement conditionné par mon envie.

Pour reprendre l’exemple de la librairie. Je pourrais (et il m’arrive d’ailleurs parfois de le faire) me forcer à aller vers le système II et donc à éviter le procédé d’induction : je ne me dirige alors pas vers le rayon qui m’intéresse le plus (je ne vais pas aller voir si cette librairie vend Simondon, Stiegler, Whitehead et Kraus, par exemple), mais vers un rayon qui m’est très étranger (celui de la psychologie de l’enfant, celui de la poésie espagnole…). Or si je procède ainsi, c’est par une pulsion de volonté assez extraordinaire, une extériorisation anormale de mon Choix. Ce genre d’exercice, ou de discipline demande une raison forte, je crois. Il ne s’agit pas seulement de sortir d’une « paresse » de l’habitude ou de la facilité inductive, il s’agit de vouloir sortir de soi (exister, donc) pour faire un saut quantique voulu (j’insiste) dans sa propre individuation, et cela dépend selon moi d’une envie (qui est une nécessité pour soi).

Alors la méthode inductive n’est pas à rejeter, bien entendu, elle est nécessaire à notre bon fonctionnement (nous ne pouvons pas nous « forcer » en permanence, car nous ne pouvons pas nous vouloir-individuer en permanence, la méta-individuation étant un brin « fatigante » si pratiquée en permanence).
Quant au système II, il n’est pas à adopter, je crois. Il est à désirer, il faut en trouver l’envie, et il faut (peut-être) aider l’Autre à en trouver l’envie.

Je dis peut-être de grosses bêtises !

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JM Destabeaux juin 23, 2013 à 10:34

« je pense que personne n’a compris ce que je veux dire  »

Je tente le coup de la paraphrase lourde et lente:

« S’il me semble que ce que dit (la librairie|le système|l’interlocuteur) sur le micro-univers que je maîtrise est correct selon mes critères, j’attribue par induction une présomption de correction à ce qu’il dit sur les micro-univers que je ne maîtrise pas et à la découverte desquels je me propose de partir par son intermédiaire. »

J’ai bon ? 😉

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Christian juin 23, 2013 à 3:35

well done 🙂

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Marvin7h99 juin 28, 2013 à 12:31

Incroyable alors pourquoi les experts ont toujours de mauvaises solutions ?
Les limites des inferences : http://storify.com/Marvin7H99/incroyable-pourquoi-les-experts-sont-ils-toujours

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DominiqueD. juillet 1, 2013 à 12:19

Cela me fait penser au témoignage de Moebius (Jean Giraud) dans un vieux documentaire à propos de Jodorowsky. Moebius témoignait de leur période de travail commun pendant la préparation du film DUNE (qui a fait – par ailleurs – l’objet d’un documentaire présenté cette année à Cannes). Moebius indiquait que, pour imaginer les vêtements des habitants de telle ou telle planète de l’univers DUNE, Jodo se levait, allait vers la bibliothèque, prenait un livre d’illustration au hasard, fermait les yeux et ouvrait ce livre à une page au hasard et disait à Moebius : « voilà, on partira de là pour concevoir les costumes ». Moebius indiquait qu’à l’époque, cette manière de faire allait totalement à l’encontre de ses croyances et de sa manière de faire (« un truc de fou »).

On peut voir aussi la manière de faire de Jodo comme une tentative d’échapper à l’optimum local de nos habitudes, une manière de casser le ronron de nos productions.

J’ai lu/appris/pris connaissance [mais pas auprès de Kahneman] des mêmes infos : notre fonctionnement inconscient (~automatique) est particulièrement rapide, et surtout, il consomme très peu d’énergie comparativement à notre mode de fonctionnement conscient, qui consomme beaucoup d’énergie, qui est sollicité, par exemple, durant les périodes d’apprentissage, et au delà, pendant les périodes de remises en cause, il me semble (idem système 1 et système 2 évoqués plus haut). Du coup, quelques fois je me dis que l’on pourrait présenter tout un pan de la psychologie et de nos facultés cognitives du point de vue de notre gestion de l’énergie.

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Marie de SOLEMNEV août 28, 2013 à 10:00

Bonjour,
Si, moi, j’ai compris. ( sourire) Et je suis fascinée par le sujet . Merci de l’aborder. (Système 1 -Système 2)
Marie de Solemne

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