Qui n’a pas eu entre les mains ou dans sa bibliothèque un ouvrage de François Jullien ? N’était-ce pas pour aller respirer une toute autre culture, aussi importante que la pensée grecque et occidentale ? Chercher l’Autre, l’altérité radicale de notre pensée dans la pensée chinoise, n’est-ce-pas ce que nous sert François Jullien sous forme de tourisme noétique ?

En ce qui me concerne, ce qui m’attirait chez Jullien fut aussi ce qui m’en éloignait, c’était que j’y voyais un discours Heideggerien. Cet homme utilisait la pensée et la poésie Heideggerienne pour appréhender la pensée chinoise. Il faut dire que c’était bien pratique pour moi : connaissant un peu Heidegger, je devenais un spécialiste de la pensée chinoise grâce aux travaux de François Jullien : quelle formidable économie !

L’idée de cette proximité entre l’oeuvre de Heidegger et une tradition extrême orientale et asiatique de la pensée se confirma avec les propos de Anne Fagot-Largeault, dans son cours de 2007 au Collège de France que j’ai repris dans Thé et Dasein.

Entre l’occident et la Chine, entre France et la Chine, il y a donc François Jullien. Et cela ne plaît pas à Jean François Billeter qui publia un petit livre de mise au point avec son Contre François Jullien en 2006 aux éditions Allia (superbe édition).

François Billeter met ainsi des mots sur la gêne que peut provoquer les textes et les thèses de François Jullien sur la pensée chinoise. Cela commence par énonciation du parti pris des travaux de Jullien :

“Remarquons d’abord que  son oeuvre est fondée tout entière sur le mythe de l’altérité de la Chine. L’ensemble de ses livres reposent sur l’idée que la Chine est un monde complètement différent du notre, voire opposé au nôtre.” p.9

D’où vient ce mythe de l’altérité radicale de la Chine qui fait le terreau de l’oeuvre de François Jullien ? Disons le tout de suite, il est avant tout d’ordre politique.

L’origine vient de la fondation de l’empire chinois avec la deuxième dynastie, celle des Han, fondée en 202 av J.C. Deuxième parce que la première dynastie fondée quelques années auparavant n’avait pas duré. Or durer fut le principal souci des fondateurs de la deuxième, et l’on peut dire qu’avec les deux mille ans de l’empire chinois ils y ont très bien réussi.

Cette réussite s’explique de la manière suivante pour François Billeter :

“Le véritable secret de cette réussite, que les historiens ne voient pas ou ne comprennent pas suffisamment, c’est que ces empereurs, leurs conseillers et leurs agents ont instrumentalisé la culture au point de la refondre entièrement et d’en faire la base d’un ordre nouveau.
Pour faire oublier la violence et l’arbitraire dont l’empire était né, et par lesquels ils soutenait, il devait paraître conforme à l‘ordre des choses. Tout fut recentré sur l’idée que l’ordre impérial était conforme aux lois de l’univers, depuis l’origine et pour tous les temps.
Tous les domaines du savoir, toute la pensée, le langage, les représentations devaient concourir à persuader les esprits que cet ordre était, dans son essence, naturel.” p.18

Philosophiquement, c’est le concept d’immanence qui prévaut et dont se sert François Jullien comme clé de la “pensée chinoise”. Pourquoi l’immanence ? Simplement parce que si l’immanence domine, nul besoin de remise en cause, y compris de remise en cause politique du pouvoir. A la transcendance occidentale avec ses idéaux, ses finalités, ses vérités a priori,  François Jullien oppose donc l’immanence chinoise.

Même si cette opposition est fructueuse, Jean-François Billeter précise que François Jullien n’a pas vu que :

“…la “pensée immanence” est congénitalement liée à l’ordre impérial, qui a créé un monde clos en résolvant autoritairement la question des fins “p.63

Et notamment :

“… à une finalité qui ne doit pas être remise en question : le pouvoir.” p.63

On commence à comprendre le succès des thèses de François Jullien auprès des hommes d’affaires et du milieu du management : empire chinois et monde de l’entreprise vont très bien ensemble en tant qu’ils reposent tous les deux “sur l’acceptation d’un système donné et la finalité qui est inscrite en lui” (p.68), les uns pour le pouvoir et les autres pour le profit.

La Chine n’est donc pas le “Grand Autre”, l’altérité radicale, n’en déplaise à ceux qui, moi compris, se sont laissés séduire par le tourisme intellectuel et exotique porté par François Jullien. A trop souligner l’importance d’une différence radicale et par nature, on oublie que la différence était inscrite dans une politique conduite pour produire une “machine à obéissance, sans transcendance de la loi et de la justice, qui fait obstruction à la constitution d’une nouvelle individualité portée par de vrais personnes.

C’est peut-être la vraie leçon de ce petit livre de Jean-François Billeter que de nous rappeler qu’il n’y a pas de philosophie sans politique, sans quoi l’on sombre dans la schwarmerei qui nourrie des identités et des altérités qui n’existent pas.

Quant à la polémique entre les deux auteurs, on ne peut que se réjouir qu’elle ait lieu ici, en France et en français, entre deux grands penseurs et sinologues : je garde donc mes ouvrages de François Jullien dans ma bibliothèque et j’y rajoute contre, tout-contre, ceux de Jean François Billeter.