Les enjeux de la grammatisation des relations

by Christian on 11 février, 2011

(Les illustrations sont de Pavel.K, dessinateur, caricaturiste et illustrateur, que je remercie chaleureusement pour son travail)

Motivations

Je ne vais essayer de faire qu’une seule chose dans ce texte, commenter et expliciter la phrase suivante :

 » les technologies relationnelles produisent des relations grammatisées « 

*

Au sein d’Ars Industrialis, nous avons à plusieurs reprises souligné l’importance du processus de grammatisation :

La grammatisation est un processus de description, de formalisation et de discrétisation des comportements humains (voix et gestes) qui permet leur reproductibilité. Grammatiser, c’est isoler des grammes et des graphes (éléments constitutifs en nombre finis formant un système). Grammatiser c’est donc discrétiser un signal et de ce fait pouvoir le reproduire.  Par exemple, je peux discrétiser la langue avec une trentaine de signes diacritiques : les lettres de l’alphabet. L’alphabet permet de retranscrire n’importe quelle langue du monde dont il accomplit la discrétisation littérale.

Le concept de grammatisation permet de définir des époques et des techniques qui apparaissent et qui ne disparaissent jamais (en aucun cas l’informatique ne fait disparaître la lecture et l’écriture, c’est au contraire une archi-lecture qui change les conditions de la lecture et de l’écriture).

Nous avons également rappelé qu’après la grammatisation de la parole (écriture) puis geste (machine outils), nous en étions actuellement au stade de la « grammatisation des relations », chacun ayant en tête le phénomène des réseaux sociaux (fonctions de partage, de collaboration et de communication) de ces dernières années. C’est cette « grammatisation des relations » qui est l’objet du groupe de travail sur les technologies relationnelles.

Cheminement

A vrai dire, il faudrait préciser que nous sommes à un stade de grammatisation généralisée des comportements, doit-on en déduire que « grammatisation des comportements » et « grammatisation des relations » sont la même chose  ? Pour tenter d’éclaircir la situation, je propose le cheminement suivant :

  • commencer par rappeler la corrélation entre le processus de grammatisation et le devenir algorithmique, puis les mettre en regard des trois discrétisations (littérale, analogique, numérique) ;
  • ensuite préciser un point de méthodologie, inhérent à tout objet d’étude : si l’on veut appréhender les enjeux de la grammatisation des relations, on ne peut pas se tenir dans une simple position d’observateur neutre. La raison en est que les relations grammatisées, dès qu’on les aborde, sont aussi et en même temps des relations grammatisantes. Nous nous grammatisation inévitablement au contact des relations grammatisées ; nous changeons, nous nous individuons à leur contact. Ce sera ici, l’occasion de souligner qu’une telle approche peut-être appréhendée par ce que nous appelons « l’anthropologie numérique » ;
  • quand on parle de processus de grammatisation – surtout lorsqu’on a à faire avec la discrétisation numérique – on ne voit pas spontanément la nature créative et originale de ce processus (opéré notamment au niveau des algorithmes). Pour combattre ce lieu commun de l’engrammage comme simple captation et retranscription passive dans des formats numériques, ce lieu commun disais-je, qui nous fait nous poser la question suivante : « y-a-t-il un art numérique? ». Question déjà initiée par Walter Benjamin dans son essai sur « L’oeuvre de d’art à l’époque de sa reproductibilité technique ». Il faut donc insister sur le caractère créatif et original des processus de grammatisation, y compris à l’heure de la discrétisation numérique ;
  • enfin, il faudra rassembler nos hypothèses et nos thèses pour décrire la manière dont la grammatisation des traces comportementales (le ton est à présent plus anthropologique) est captée puis exploitée par les technologies relationnelles pour produire des relations gramatisées et grammatisantes, créatives et normatives qui, en tant que pharmakon, peuvent participer à l’individuation psychique et collective tout comme la court-circuiter ;

La « double hélice » de la grammatisation

Outre le processus de grammatisation lui-même, il y a donc ce phénomène que j’ai appelé le devenir algorithmique (développé dansLe devenir algorithmique (1) : quand Platon rencontre les mathématiques, puis dans Le devenir algorithmique (2) : connaître l’inconnu, et enfin dansLe devenir algorithmique (3) : l’invention de l’hypothèse ).

De prime abord, ce devenir algorithmique se présente comme la formalisation de méthodes (qui sont parfois des recettes, quand ce n’est pas une simple liste) pour résoudre des problèmes. Ces formalisations algorithmiques décrivent donc pas-à-pas des méthodes constitutives de savoir-faire et de techniques, qui pourront ainsi être réutilisées, reproduites et enseignées.

Aujourd’hui, nous sommes dans un stade du devenir algorithmique qui se caractérise par le fait, tout à fait stupéfiant, que l’on peut écrire pour des « lecteurs » qui ne sont plus des hommes mais des machines. C’est ce que soulignait brillamment Alain Giffard (« Des lectures industrielles », in Pour en finir avec la mécroissance) quand il faisait remarquer que les réponses de Google à des requêtes comme « lecteur » en français, ou « reader » en anglais, font majoritairement référence à des machines (lecteur MP3, DVD, liseuse eBook, etc.) et non à des lecteurs humains.

En conséquence de quoi nous pouvons dire que le devenir algorithmique est cette tendance qui accompagne la grammatisation et qui fait que l’on peut aujourd’hui écrire pour des machines (que l’on mesure l’impact anthropologique de cette expression) qui vont non seulement lire, mais également interpréter et exécuter les instructions.

Quel lien y-a-t-il donc entre le processus de grammatisation d’une part, et le devenir algorithmique d’autre part ? On pourrait tout d’abord dire que l’algorithme participe lui-même du processus de grammatisation, en ce sens qu’il discrétise non plus seulement des paroles mais des savoirs et des modes de pensée (par exemple dans la rhétorique et dans la logique). Le devenir algorithmique est à ce titre le processus de grammatisation mais dans une certaine perspective.

Ces machines, auxquelles nous adressons à présent (consciemment et inconsciemment) des textes et du code, permettent dès lors de faire le chemin inverse de celui de la grammatisation. Car si cette dernière spatialise le temps, la machine, elle, peut ainsi re-temporaliser l’espace. La temporalisation ainsi produite est certes artificielle, comme l’est la voix du logiciel qui fait du « text to speech », mais il n’en reste pas moins que c’est la un processus créatif, point sur le lequel nous reviendrons dans un instant.

Mais avant de convoquer le devenir algorithmique qui oeuvre à la temporalisation de l’espace (par exemple un player MP3 qui temporalise les données numériques), avant cela donc, rappelons les trois modalités de la discrétisation.

Les trois discrétisations.

Il y a trois modalités de la grammatisation, à savoir, dans l’ordre d’apparition historique : grammatisation littérale, analogique puis numérique. Le vocabulaire d’Ars Industrialis, dans l’entrée « grammatisation« , rappelle que :

Il existe trois discrétisations : littérale, analogique et numérique. Elles n’ont pas les mêmes modalités de socialisation et ne produisent pas les mêmes effets épistémiques. Typiquement, on ne fait pas de calculs sur des grammatisations analogiques, alors que l’informatique est faite pour faire des calculs, des traitements. Dans le cas de l’analogique, la discrétisation est insensible pour le destinataire. Quand je regarde la télévision, cela m’apparaît comme un flux continu : cela se présente comme si je regardais par la fenêtre. Pour l’appareil c’est discret, si ce n’était pas discrétisé il ne pourrait pas le traiter, il ne pourrait pas moduler le signal. En passant de l’appareil analogique à l’appareil numérique, des parties du signal m’apparaissent en tant que discrètes, et c’est ce qui rend possible ce qu’on appelle l’interactivité : je peux alors agir sur l’information, la transformer, et non seulement la subir.

La discrétisation numérique, avec son corolaire de production de données numériques,  offre un champ d’exploration aussi vaste qu’un nouveau monde. Et, sans faire de mauvais jeu de mots, je dirais qu’avec le devenir algorithmique nous avons un « temps retrouvé » que le processus de grammatisation nous avait semblé liquider avec discrétisation. Le devenir algorithmique (l’algorithmisation des méthodes appliquées aux données) s’y développe jusqu’à offrir des services relationnels, ou relations grammatisées, qui font l’objet de notre présente investigation.

La relation numérique n’est pas neutre

On ne peut pas faire l’impasse sur certaines questions de méthode quant à notre objet d’étude. Car nous allons voir qu’il n’est pas seulement question de relations grammatisées mais également de relations grammatisantes (agissantes sur les processus de transindividuation). C’est également la raison pour laquelle la réflexion doit se placer dans une perspective anthropologique (l’évolution de l’homme s’y joue, et il s’agit de ne pas réinventer la roue sachant que des générations d’anthropologues se sont déjà penchés sur la question des techniques relationnelles et de leur rôle dans les relations humaines). Or, on ne peut pas comprendre les enjeux de la grammatisation des relations via les technologies relationnelles (dont les réseaux sociaux font partie) sans aller sur le terrain du numérique. Les méthodes d’observation participante et de recherche-action, utilisées en ethnologie, mais aussi en sociologie, devront être ici non seulement convoquées mais repensées sur ce nouveau terrain du numérique.

Les relations grammatisées sont aussi des relations grammatisantes, disions-nous, l’ordinateur (en tant que terminal numérique) est un terminal de grammatisation : on accède à des contenus grammatisés en nous grammatisant nous-mêmes. La relation avec le numérique n’est donc pas neutre : en accédant au numérique on se numérise. Aussi, l’ensemble des démarches qui se placent hors du terrain numérique pour l’analyser, dans une perspective d’observateur neutre qui n’interfère pas avec son objet d’étude, se retrouvent frappées du sceau de la caducité.

Les plus grammatisés – numérisés – d’entre nous ont des potentialités d’accès au numérique les plus importantes. Quelqu’un qui passe plusieurs heures par jour devant un écran d’ordinateur n’est plus le même, pas « câblé », dirions-nous, de la même façon ; la relation au numérique l’a donc numérisé en retour.

*

Nous discutons actuellement de la question de l’anthropologie numérique au sein du groupe de travail sur les technologies relationnelles d’Ars Industrialis, et il me semble acquit que l’on ne peut faire de l’anthropologie numérique sans se plonger soi-même dans ce milieu numérique :

  1. La première raison est que ceux qui ne sont pas affectés par ce stade actuel de la grammatisation ont systématiquement tendance à penser que le numérique dénature. Qu’il propose des objets, et avec eux des pratiques, qui se substitueraient à des objets et des pratiques réelles. Une telle conception de la réalité est pour le moins très conservatrice (dure période pour ceux dont la profession est celle de conservateur à l’heure du numérique, bien qu’être conservateur n’implique en rien qu’il faille être politiquement conservateur). On a ce type de comportement dans le monde du Livre ou de l’Édition avec ces débats à n’en plus finir sur le pour ou le contre des livres numériques, polémiques attisées par ceux qui voient la grammatisation numérique comme le bouc émissaire de tous leurs maux.
  2. La deuxième raison consiste à éviter de faire ce que les sciences de l’information ont trop tendance à faire : à décrire les pratiques numériques. Certes utiles, ces exercices descriptifs font naître l’illusion de pouvoir rester objectif et neutre vis à vis de leur objet d’étude, désamorçant par là même toute tentation de prise de position eu égard aux enjeux actuels de la grammatisation numérique des relations. Le travers d’une telle approche est de nourrir des discours métalangagiers entre experts du domaine qui relèvent du délire, donnant naissance à une communauté d’aliénés qui s’est elle-même mise à distance de son propre objet d’étude.

Si un enfant est élevé avec un accès aux technologies relationnelles, ces technologies qui grammatisent les relations, il semble évident que ce qu’il entendra par « relation d’amitié » va être influencé par sa pratique des réseaux sociaux. Et nul doute que, déjà, les pratiques sociales dans les cours de récréation des collèges ne sont plus les mêmes que celles que j’ai pu moi-même connaître où la seule présence du numérique se résumait aux « montres digitales » et au jeu Donkey Kong de Nintendo (qui n’étaient pas encore des « terminaux »).

La grammatisation est un processus créatif et normatif

Que la grammatisation soit un processus créatif, cela a toujours été vrai et ce l’est encore plus à présent avec la discrétisation numérique relayée par le devenir algorithmique. Aussi, la conception la plus pauvre du processus de grammatisation est celle qui consiste à le penser dans le cadre du schématisme de l’input et l’output suivant :

Ce schématisme peut fonctionner pour représenter des fonctions d’enregistrement et d’encodage numérique, mais il est insuffisant pour rendre compte de la grammatisation des relations : qui pourrait croire qu’il suffirait de passer une relation d’amitié à la moulinette du numérique pour obtenir la version grammatisée de la relation d’amitié en sortie ? Il faut donc sortir de cette forme de « pensée magique ».

Ce qui change, c’est que la relation ainsi grammatisée ne correspond en réalité à aucune relation qui la précéderait et dont elle serait la version numérique, comme « dupliqué dans le numérique ». Ce qui implique donc que la relation grammatisée est inédite. Ce n’est pas une relation, par exemple la relation d’amitié, qui aurait été grammatisée, numérisée et enregistrée de manière orthothétique : on peut bien enregistrer la voix mais pas une relation.

Sans même parler des relations à l’heure du numérique, nous pourrions illustrer ce point avec l’exemple de la grammatisation – dans ce cas analogique – de la relation amoureuse à laquelle procède Hitchcock dans Les Enchaînés (Notorius). Cette scène du baiser entre Ingrid Bergman et Cary Grant est célèbre notamment parce qu’elle contenait « le plus long baiser du cinéma » :

Nul doute que cette grammatisation de la relation amoureuse est un processus créatif : des choix ont été fait, du jeu des acteurs jusqu’au montage, en passant par la mise en scène.  En plus d’être créative, elle est aussi normative : Hitchcock invente une nouvelle norme du baiser qui va changer notre regard sur la relation amoureuse et peut-être même changer nos comportements, en l’occurrence notre façon d’embrasser.

La grammatisation numérique des relations

Comme nous l’avons vu avec le film de Hitchcock, la grammatisation d’une relation est toujours créative (précisément parce qu’elle n’existe pas, elle est un lien invisible entre deux individus, une transindividuation). Avec le stade numérique, le processus créatif lui même, celui que faisait Hitchcock et ses techniciens, devient objet de modélisation et de calcul : si la relation d’amitié était faite de bois de chêne massif, les relations d’amitiés grammatisées par Facebook seraient du contre-plaqué, un agglomérat de traces numériques recomposées et présentées comme un réseau social d’amis.

La grammatisation numérique des relations n’est donc pas simplement un processus de transposition du réel vers le numérique, c’est bien plutôt un processus créatif et normatif au sens de Canguilhem. Cet aspect créatif réside dans le fait que, avec la grammatisation numérique, on peut faire du calcul sur les données numériques ainsi enregistrées. Ce n’est plus dans l’algorithme d’encodage que les choses se jouent mais dans l’algorithme qui va interpréter les données pour fournir de nouveaux services applicatifs.

C’est ainsi la maturité du devenir algorithmique qui appelle et stimule la grammatisation dans sa modalité numérique. Les algorithmes créatifs stimulent la production de capteurs numériques qui rendent exponentiel l’augmentation du volume de données numériques produites et transportées : données numériques qui sont considérées comme des traces comportementales à partir desquelles de nouveaux services relationnels sont possibles.

Pour filer la métaphore précédente sur le bois aggloméré, nous pourrions rajouter que les yaourts « parfum fraise » ne contiennent parfois aucune fraise et il y a probablement des enfants qui connaissent le « parfum fraise » industriel avant même d’avoir goûté à leur première fraise : c’est un nouveau goût qui, bien que faisant référence à la fraise, n’est pas le parfum de la fraise.

Avec de telles métaphores, je ne cherche pas à dévaloriser l’intérêt des parfums industriels ou même du bois aggloméré dont on connaît par ailleurs les nombreuses qualités. Je ne cherche pas non plus à dire que l’industrie (et à présent l’industrie du numérique) produit un monde falsifié qui s’opposerait à la vérité des produits « naturels ». Là n’est pas le sujet puisque j’insiste ici sur le fait que ce sont des processus créatifs (que l’on peut regretter par ailleurs), et non de « pâles copies ».


L’industrie des relations numériques (des technologies relationnelles) se constitue tout d’abord comme industrie du profilage. La matière numérique, celle qui est issue du processus de numérisation, celle dans laquelle on va puiser les données (datamining) pour créer de nouveaux services, ces données numériques qui constituent la matière numérique, disais-je, sont très diverses : cela va de celles fournies par les capteurs de temps et de lieu aux confession intimes en passant par des données d’état civil. Il y a une convergence des données dans le numérique, et les recettes de cuisines y côtoient l’actualité en live des révoltes tunisiennes ou égyptienne : si la nature des informations était incommensurables, le numérique les rend compatibles entre-elles produisant du même coup un phénomène d’infobésité et de désorientation auquel les moteurs de recherche ont du faire face en premiers.

Ce magma de données numérique ne peut avoir de sens que si on lui donne une forme et c’est à ce moment que la créativité algorithmique va pouvoir s’exercer. Il y a toutefois deux approches en la matière :

  • soit on part d’un existant très hétérogène, non seulement dans la nature des données mais également dans leur structure (typiquement le cas des moteurs de recherche) ;
  • soit l’on part d’une forme a priori, avec des choix et des sélections de format et de type de données qui sont conçus en fonction des algorithmes qui vont les utiliser (situation plus propre aux réseaux sociaux) ;

Cette forme a priori se manifeste dans la figure du formulaire. C’est la raison pour laquelle, en 2006, j’avais tenté de donner la plus courte définition du Web 2.0 en écrivant :
Une application Web 2.0 est un formulaire de saisie en ligne proposant des services adossés aux contenus saisis par les particuliers.
Il se trouve que je me suis resservi de cette formule dans le dernier atelier sur les technologies relationnelles, lors de la présentation d’un travail de recherche sur Facebook par Estrella Rojas, de l’Université d’Artois. Puis Henry Story a rebondi sur la mailing-list en faisant référence à Kafka. Plus exactement à un documentaire sur l’interprétation foucaldienne de Kafka :

Il est vrai que le formulaire est un des symboles de l’absurdité des procédures administratives dans l’œuvre de Kafka. Quelle ironie du sort et quel retournement de situation que de constater le nombre de formulaires remplis sur le web, du CV de LinkedIn aux pages de Facebook en passant par le minimalisme de Twitter et sans oublier bien sûr les formulaires de la e-Administration.

Cette industrie des technologies relationnelles, dans le visage qu’en donne les réseaux sociaux, est une nouvelle cartographie des territoires psycho-collectifs qui redéfinie les opportunités du marketing et nous induisant à participer nous-même à notre propre profilage en remplissant des formulaires en ligne.

La nouvelle donne de la grammatisation numérique des relations : en attente d’un moment réflexif

Ce n’est donc pas les relations d’amitiés qu’enregistre Facebook, puisque chacun sait qu’on a pas des centaines d’amis (quand ce n’est pas des milliers) ; ce n’est pas non plus des relations d’amour qu’enregistre Meetic ou des relations de soin Doctissimo : ce sont des modalités d’individuations psychiques et collectives qui sont mises en place à très grande échelle (à cause de l’effet de réseau recherché) par une nouvelle puissance du marketing qui cherche actuellement à se reconfigurer, c’est à dire à nous reconfigurer puisque ces services de réseaux sociaux sur-déterminent et influencent notre conception de ces relations, de même qu’ils sur-déterminent la manière dont nous les ressentons et les éprouvons, ce qui va influer sur nos comportements.

La grammatisation numérique des relations n’est donc pas une substitution, elle est un ajout, une nouvelle donne qui s’ajoute à un existant tout en perturbant l’équilibre qui avait pu se mettre en place précédemment. Par exemple, on ne peut plus avoir ni pratiquer des relations diplomatiques de la même manière depuis la tragédie Wikileaks.

La grammatisation des relations introduit donc un désajustement (et non simplement une négation ou un substitution) qui correspond à une évolution du système technologique. Et l’on rejoint ici la description de Bertrand Gille de l’évolution des systèmes techniques. Toute nouvelle technologie, rajoute Bernard Stiegler, produit d’abord un phénomène de prolétarisation (pertes de savoir, de savoir-faire et de savoir-vivre) avant que ne se développe une nouvelle réflexivité par ceux-là mêmes qui ont éprouvé ce qui est aussi une perte de saveur. Cette nouvelle réflexivité ne peut être créative et normative que si elle est aussi collective, c’est à dire qu’elle va réajuster les modalités de l’individuation psychique et collective qui avaient été initialement court-circuitée.

L’enjeu de la grammatisation des relations via les technologies relationnelles reste donc de ne pas se faire déposséder du nécessaire réajustement qui est en train de se faire.

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David Prud'homme février 15, 2011 à 1:04

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt votre intervention. De nombreuses pistes à explorer. Une approche à mes yeux originale dont je retiens pour l’essentiel l’idée de la discrétisation des relations via les usages numériques, et les calculs que l’on peut ainsi opérer sur ces éléments.

Je me pose néanmoins de nombreuses questions, mais comme vous, je n’en retiendrai qu’une seule : quel sens donnez-vous au mot analogique ?

Il me semble qu’en parlant de « discrétisation analogique », vous formiez une expression contradictoire dans les termes. Et c’est très gênant si l’on souhaite discuter de ce que vous avancez en prenant comme point d’appui la théorie de l’information ou les questions de décidabilité. Si l’on peut « discrétiser » l’analogique comme vous le décrivez en prenant l’exemple de la télévision (après tout pourquoi pas : la télévision analogique – le flux hertzien – est constituée de série d’images entrelacées dans un même écran), il ne paraît pas judicieux d’employer le terme « analogique » dans ce cas. En ce sens que l’analogique ne peut s’appliquer proprement qu’au sujet et non à l’objet, sinon cela revient à poser une forme d’essentialisme, selon lequel les objets sont en eux-mêmes des analogues d’autre chose (une essence, un en-soi) que l’on peut capter et réduire en parties discrètes (finies) sans toutefois jamais égaler le tout (cf. Leibniz ou la 6e méditation de Descartes).

Pour ma part, j’avancerais plutôt que nous (sujets) avons une perception nécessairement analogique (car liée dans la synthèse de l’imagination pour reprendre Kant) d’objets que nous ne pouvons comprendre (par le calcul, l’entendement, etc) que de façon discrète. C’est notre double nature d’êtres raisonnables : nous percevons et calculons, mais on ne peut réduire l’un à l’autre. Mais les objets, les phénomènes ne sont pas à proprement parler analogiques, ils sont supposés par nous être présents dans le continuum de la nature. Donc, à mon sens, vous confondez le continuum naturel avec l’analogique (qui n’est qu’une production mentale liée à la conscience, la mémoire et au temps).

Ainsi, et pour en terminer, la discrétisation numérique des relations dont vous parlez n’a de sens que si nous la percevons dans le continuum de nos relations (X a une relation avec Y, que l’on peut décomposer en éléments numérisés ou nous, X perçoit cette relation comme continue, même si ses composantes peuvent être discrètes, sinon X serait bien en peine d’identifier une relation). L’analogie relève non plus de la grammatisation, mais de ce qui l’excède, c’est en somme une figure holistique, elle « contient » les éléments sans toutefois se réduire à la somme des éléments.

Je ne vois pas comment on peut raisonner autrement, sinon vous devez également faire l’économie du principe de feedback (ce qu’apparemment vous faites d’ailleurs), lequel implique un système, dans lequel toutes les hypothèses ne sont pas démontrables, etc.

Voyez par exemple la façon dont Nell produit des relations de type analytique discrète en prenant les objets un à un et en essayant de les attribuer à une catégorie (un ensemble). (voir : http://rtw.ml.cmu.edu/rtw/). En aucun cas, ce programme lancé pour démontrer qu’une machine peut apprendre à parler en lisant le Web n’est en mesure de produire une définition abstraite des objets qu’il classe, il est seulement en mesure de montrer un autre item de la catégorie.

En tous cas, je continuerai de vos lire afin d’essayer de mieux comprendre votre approche. Merci.

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cinqmille février 23, 2011 à 12:58

 » Or, on ne peut pas comprendre les enjeux de la grammatisation des relations via les technologies relationnelles (dont les réseaux sociaux font partie) sans aller sur le terrain du numérique.  »

… et sans les aimer, visiblement.
Le problème n’est pas que le « numérique » « dénature » mais plutôt que
1) l’on a mieux et autre chose à faire
2) mais que pourtant les informatiseurs nous mettent malgré nous de plus ou plus de leurs robots entre nos pattes.
3) qu’ils se pensent innovateurs et créateurs quand ils sont au volant de rouleaux compresseurs
4) que quand ils philosophent, c’est cocasse mais triste quand même

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Sarro Philippe février 24, 2011 à 10:26

Le dernier article d’Internet Actu montrent de façon stupéfiante le passage du temps carbone au temps lumière ainsi que la prolétarisation par les algorithmes (ces autres processus de grammatisation).

http://www.internetactu.net/2011/02/24/kevin-slavin-il-nous-faut-dresser-latlas-des-algorithmes-contemporains/

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