Le processus de grammatisation décrit par Sylvain Auroux n’est pas à proprement parler le même que celui dont se sert Bernard Stiegler.

Chez Auroux, il représente la constitution de l’outillage grammatical (grammaires et dictionnaires) des langues vernaculaires à partir des travaux effectués par la tradition greco-latine :

«Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique: la grammaire et le dictionnaire.»

Chez Stiegler, sans qu’il y ait pour autant contradiction avec l’acceptation d’Auroux, il s’agit plus du passage d’un continu temporel (d’un flux) à un discret spatial (un flux engrammé), une forme fondamentale de l’extériorisation des flux dans ce qu’il nomme les rétentions tertiaires :

“J’appelle grammatisation un processus dont la littération n’est qu’un moment. Non pas un moment parmi d’autres, puisqu’il rend possible la pensée de la grammatisation elle-même, mais un moment dans une tendance à la discrétisation du continu, supportée par ce que je nomme des rétentions tertiaires, et qui s’est aussi exportée dans les machines et les appareils.”

Avec Stiegler, le processus de grammatisation n’est plus seulement la grammatisation du language, c’est aussi celle des gestes : la machine outil qui remplace le geste de l’ouvrier est un événement qui s’inscrit pleinement dans le processus de grammatisation.

Cette notion d’engrammage, du grec en (dans) et gramma (écriture), qui se place comme une condition de possibilité du processus de grammatisation compris comme littération, doit être portée à ses limites. Par exemple, en se demandant : est-ce que tout peut être grammatisé, engrammé ? Pour répondre à cette question il faut dévoiler des mécanismes de base du processus de grammatisation.

La grammatisation porte en elle une double tendance. Elle est à la fois :

  • analytique : elle distingue et elle découpe (par exemple les lettres de l’alphabet) ;
  • synthétique : elle rassemble (par exemple dans des règles de grammaire).

Cette double tendance, comme principe moteur de la grammatisation, relève selon moi de l’algorithmie.

Le devenir algorithmique désigne dès lors le mécanisme inexorable qui est à l’oeuvre dans l’ensemble des processus de grammatisation, celui-là même qui nous pousse vers une numérisation de plus en plus importante de notre monde.

Or qu’est ce qu’un algorithme ? L’algorithme, écrit Philippe Flajolet dans l’encyclopédie universalis, est

«un schéma de calcul, sous forme d’une suite d’opérations élémentaires obéissant à un enchaînement déterminé».

Parler d’algorithme aujourd’hui, au XXI siècle,  c’est évidemment faire référence à un des derniers visages de la grammatisation et de l’engrammage qu’est la programmation informatique. Pourtant, la programmation n’épuise pas la question de l’algorithme, en ce sens que l’on ne programme que ce qui relève déjà du champ de l’algorithme.

A ce titre, on pourrait se demander si ce qui relève de l’algorithme n’est pas plus vaste que la définition mathématico-informatique qui lui est de nos jours systématiquement accolée. Ne peut-on pas affirmer, par exemple, que les activités suivantes relèvent de l’algorithmie :

  • rédiger une recette de cuisine ;
  • un passant qui vous indique le chemin pour trouver un lieu précis ;
  • produire un mode d’emploi ou un guide d’utilisation ;
  • écrire une partition de musique ;
  • une interaction téléphonique avec une boîte vocale ;
  • élaborer un processus de fabrication ;
  • préparer et planifier ses vacances ;
  • etc.

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Il y a un devenir algorithmique dans la mesure où celle-ci joue un rôle de plus en plus important et visible dans nos vies. Ainsi le devenir algorithmique s’inscrit jusque dans ces conversations commerciales que l’on nous impose au téléphone avec les télévendeurs ou téléconseillers :

“La conversation avec le client doit être rapidement référée à un “script”, qui sera ensuite lu mot à mot par l’opérateur. Ce dernier peut-être sanctionné lorsqu’il “sort” du script, ne serait-ce que pour faire une réponse intelligente ou compationnelle à son client. Ainsi, les “amorces”, réponses aux questions et autres formules de civilités sont prévues en amont de la conversation. Les phrases sont “déclenchées en fonction de l’attitude du client ou de ses questions. Finalement ces scripts sont des manières de “tayloriser” la conversation : celle-ci est découpée en unités de base et exécutée.” Marie-Anne Dujarier, Le travail du consommateur, Ed. La décourverte, 2008, p.27.

Ce devenir algorithmique ne va pas sans poser un certain nombre de questions :

  • tout d’abord il y a beaucoup de travail pour réévaluer l’impact et la généalogie de cette tendance et ceci de façon éminemment transdisciplinaire ;
  • ensuite parce que l’algorithmisation de nos vies pose un sérieux problème à l’économie libidinale. Comment en effet ne pas s’inquiéter si nos vies deviennent le fruit d’un “schéma de calcul (…) obéissant à un enchaînement déterminé” ?

Il me semble que la question du passage d’une économie de la consommation à une économie de la contribution ne pourra pas faire l’impasse d’un travail et d’une réflexion sur ce devenir algorithmique.