Le devenir algorithmique

by Christian on 26 avril, 2009

Le processus de grammatisation décrit par Sylvain Auroux n’est pas à proprement parler le même que celui dont se sert Bernard Stiegler.

Chez Auroux, il représente la constitution de l’outillage grammatical (grammaires et dictionnaires) des langues vernaculaires à partir des travaux effectués par la tradition greco-latine :

«Par grammatisation, on doit entendre le processus qui conduit à décrire et à outiller une langue sur la base des deux technologies qui sont encore aujourd’hui les piliers de notre savoir métalinguistique: la grammaire et le dictionnaire.»

Chez Stiegler, sans qu’il y ait pour autant contradiction avec l’acceptation d’Auroux, il s’agit plus du passage d’un continu temporel (d’un flux) à un discret spatial (un flux engrammé), une forme fondamentale de l’extériorisation des flux dans ce qu’il nomme les rétentions tertiaires :

« J’appelle grammatisation un processus dont la littération n’est qu’un moment. Non pas un moment parmi d’autres, puisqu’il rend possible la pensée de la grammatisation elle-même, mais un moment dans une tendance à la discrétisation du continu, supportée par ce que je nomme des rétentions tertiaires, et qui s’est aussi exportée dans les machines et les appareils. »

Avec Stiegler, le processus de grammatisation n’est plus seulement la grammatisation du language, c’est aussi celle des gestes : la machine outil qui remplace le geste de l’ouvrier est un événement qui s’inscrit pleinement dans le processus de grammatisation.

Cette notion d’engrammage, du grec en (dans) et gramma (écriture), qui se place comme une condition de possibilité du processus de grammatisation compris comme littération, doit être portée à ses limites. Par exemple, en se demandant : est-ce que tout peut être grammatisé, engrammé ? Pour répondre à cette question il faut dévoiler des mécanismes de base du processus de grammatisation.

La grammatisation porte en elle une double tendance. Elle est à la fois :

  • analytique : elle distingue et elle découpe (par exemple les lettres de l’alphabet) ;
  • synthétique : elle rassemble (par exemple dans des règles de grammaire).

Cette double tendance, comme principe moteur de la grammatisation, relève selon moi de l’algorithmie.

Le devenir algorithmique désigne dès lors le mécanisme inexorable qui est à l’oeuvre dans l’ensemble des processus de grammatisation, celui-là même qui nous pousse vers une numérisation de plus en plus importante de notre monde.

Or qu’est ce qu’un algorithme ? L’algorithme, écrit Philippe Flajolet dans l’encyclopédie universalis, est

«un schéma de calcul, sous forme d’une suite d’opérations élémentaires obéissant à un enchaînement déterminé».

Parler d’algorithme aujourd’hui, au XXI siècle,  c’est évidemment faire référence à un des derniers visages de la grammatisation et de l’engrammage qu’est la programmation informatique. Pourtant, la programmation n’épuise pas la question de l’algorithme, en ce sens que l’on ne programme que ce qui relève déjà du champ de l’algorithme.

A ce titre, on pourrait se demander si ce qui relève de l’algorithme n’est pas plus vaste que la définition mathématico-informatique qui lui est de nos jours systématiquement accolée. Ne peut-on pas affirmer, par exemple, que les activités suivantes relèvent de l’algorithmie :

  • rédiger une recette de cuisine ;
  • un passant qui vous indique le chemin pour trouver un lieu précis ;
  • produire un mode d’emploi ou un guide d’utilisation ;
  • écrire une partition de musique ;
  • une interaction téléphonique avec une boîte vocale ;
  • élaborer un processus de fabrication ;
  • préparer et planifier ses vacances ;
  • etc.

*

Il y a un devenir algorithmique dans la mesure où celle-ci joue un rôle de plus en plus important et visible dans nos vies. Ainsi le devenir algorithmique s’inscrit jusque dans ces conversations commerciales que l’on nous impose au téléphone avec les télévendeurs ou téléconseillers :

« La conversation avec le client doit être rapidement référée à un « script », qui sera ensuite lu mot à mot par l’opérateur. Ce dernier peut-être sanctionné lorsqu’il « sort » du script, ne serait-ce que pour faire une réponse intelligente ou compationnelle à son client. Ainsi, les « amorces », réponses aux questions et autres formules de civilités sont prévues en amont de la conversation. Les phrases sont « déclenchées en fonction de l’attitude du client ou de ses questions. Finalement ces scripts sont des manières de « tayloriser » la conversation : celle-ci est découpée en unités de base et exécutée. » Marie-Anne Dujarier, Le travail du consommateur, Ed. La décourverte, 2008, p.27.

Ce devenir algorithmique ne va pas sans poser un certain nombre de questions :

  • tout d’abord il y a beaucoup de travail pour réévaluer l’impact et la généalogie de cette tendance et ceci de façon éminemment transdisciplinaire ;
  • ensuite parce que l’algorithmisation de nos vies pose un sérieux problème à l’économie libidinale. Comment en effet ne pas s’inquiéter si nos vies deviennent le fruit d’un « schéma de calcul (…) obéissant à un enchaînement déterminé » ?

Il me semble que la question du passage d’une économie de la consommation à une économie de la contribution ne pourra pas faire l’impasse d’un travail et d’une réflexion sur ce devenir algorithmique.

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gregory chatonsky avril 26, 2009 à 2:46

Question en effet passionnante que celle de l’économie libidinale. Rapidement (trop rapidement sans doute), ne faudrait-il pas réévaluer la définition même de l’algorithme et voir de quelles façons il recèle aussi une part d’indétermination? Cette part d’indétermination n’est pas accidentelle mais fait parti de son essence.
Ceci permettrait de comprendre comment la libido s’associe si bien au calcul, sans être elle-même calculable. Bref éviter l’essentialisme en ce domaine.
Sur l’économie libidinale, je relisais l’ouvrage éponyme de Jean-François Lyotard, et il y a là de nombreuses pistes pour comprendre cette relation entre machine et libido.

ps: et aussi la question flux temporel et discrétion spatiale que tu abordes au début…

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Christian avril 26, 2009 à 2:52

Salut Gregory,
Que de bonnes remarques, on y retrouve les thématiques d’incident et de tes travaux.

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Olivier Le Deuff avril 26, 2009 à 5:38

J’avoue que ta réflexion est intéressante et fait mouche sur le plan de la mise en calcul de nos vies.
Cette logique de l’algorithme est aussi celle de la société de l’information, qui déforme plus qu’elle ne forme et qui avant tout conforme.
Ce serait long à expliquer mais il y a également l’idée de tout vouloir mesurer dans une logistique poussée à l’extrême.
Je renvoie à mon schéma d’opposition entre culture de l’information et société de l’information

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Xavier Cazin avril 26, 2009 à 7:09

@Gregory. Oui, le problème de « l’enchaînement déterminé », c’est qu’il ne prend pas en compte la singularité de celui qui pose la question, ni le contexte complet dans lequel la question est posée.

L’exemple du passant qui renseigne sur le chemin à suivre est en ce sens un mauvais exemple d’algorithme. Le passant saura s’adapter en temps réel à mon air hébété, aux conditions météo du moment, aux travaux en face du supermarché, à la voiture qui tourne là-bas, etc, alors que Google Maps non.

Ce qui rend les algorithmes des moteurs de recherche moins utiles qu’on le souhaiterait, c’est qu’ils essayent de calculer une réponse à nos questions. J’attends plutôt d’eux qu’ils sachent me recommander celui parmi les passants qui est le plus apte à me répondre (sachant qu’il fait nuit, que suis français connaissant l’anglais, familier de l’Est parisien plus que de l’Ouest, et que mon vélib pèse 22kg).

L’avantage de l’algorithme qui résoud un problème, c’est qu’on n’a rien à lui fournir d’autre qu’une question. En revanche, celui qui me choisit des médiateurs a besoin d’en connaître beaucoup sur moi. Tiens, justement, il semblerait que la collecte soit en cours 🙂

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jef safi mai 17, 2009 à 5:57

C’est en effet l’acception de Stiegler qui convainc, dans le sillage de l’individuation psychique et collective de Simondon, voire dans la manière de penser/classer le monde dirait Perec, de dé-re-construire une véritable grammatologie dirait Derrida, etc., … in fine, soyons « pragmatique », de dé-choisir la Vérité à la manière de Rorty, dans le vide médian qui sépare le sensible de l’intelligible, dans la reliance de l’analysé et du synthétisé.

Qu’est-ce à dire ? Il fallut bien discrétiser le monde pour .. l’indexer entre nous, socialement, sur les parois de la caverne (Tiens, re-voilà Platon) au sens propre du doigt qui montre, et désormais au sens digital des algorithmes, des récursions 1N1 de la noosphère numérisée. Une e-indexation qui n’écarte pas celle de la désignation primordiale, mais qui s’y ajoute, l’enveloppe, comme une nouvelle essence à la monade ouverte, au-delà de son linéament natif, comme une nouvelle étendue virtuelle autour du phénome qui ne peut que l’actualiser (l’individuer) dans le phénomène.

Cette nouvelle économie de la contribution donne-t-elle plus de puissance à nos conatus individuels et collectifs ? Sera-ce l’hyperéalité baudrillardienne, l’illusion qui ne s’opposant pas à la réalité, en est une autre plus subtile qui enveloppe la première des signes de sa disparition ? Qu’en sera-t-il de l’ontologie du web3 sémantisé ? Persévérons dans notre e-être, sublimons son élan vital en feignant de résister à son élan létal, joyeusement, mais désespérément, car ils sont tous les deux d’e-Entropie . . immanents et inséparables !

. . joël

ps: Pardon, je n’ai pas pu me retenir de dé-lire, mais Stiegler est si passionnant !

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