Notes sur “La domestication de l’Être” de Peter Sloterdijk

“La domestication de l’être humain constitue le grand impensé face auquel l’humanisme a détourné les yeux depuis l’antiquité”, note Peter Sloterdijk dans “Règles pour le parc humain”, discours prononcé en Juillet 1999 qui déclencha une polémique notamment par l’utilisation du mot “sélection” qui renvoyait l’Allemagne à son passé nazi.

Dans le discours “La domestication de l’Être”, prononcé quelques mois plus tard à Paris, Sloterdijk développe la question de la domestication dans une perspective anthropologique qu’il nomme “anthropotechnique”.

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L’enjeu est le suivant : comment penser l’homme comme un produit, certes ouvert et non fermé ou fini, mais sans pour autant s’en remettre au terme vague d’évolution qui désigne, depuis la fin du XVIII° siècle, l’idée d’une production sans auteur.

Selon Sloterdijk, quatre “mécanismes” peuvent rendre compte du mystère de l’irruption de l’humanité :

  1. Le mécanisme de l’insulation ;

  2. Le mécanisme de la suppression des corps ;

  3. Le mécanisme de la néoténie ;

  4. Le mécanisme de la transposition ;

 

1. Le mécanisme de l’insulation

 

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C’est Hugh Miller, dans “Progress and decline” qui a parlé d’une “insulation contre la pression de la sélection” (quel dommage ne pas pouvoir accéder en français à l’ouvrage de référence Das Konkrete und das Abstrakte (1980), de Dieter Claessens , dont Sloterdijk souligne l’importance)

Par “insulation” il faut entendre la capacité qu’a un ensemble d’individus de former un groupe dont la périphérie forme une sorte de membrane qui l’isole en partie de son environnement.

Pensez à un troupeau de bisons ou à un banc de poisson comme la manifestation animale de ce phénomène et vous concevrez effectivement que, à l’intérieur du groupe, les conditions climatiques ne sont pas les mêmes qu’à la périphérie.

Là où la sélection naturelle règne à la périphérie du groupe, en son centre se développe d’autres logiques de sélection qui ne sont plus naturelles mais relèvent de l’artificialité d’une couveuse ; c’est là où la mère va pouvoir prendre soin de son enfant.

Les lois naturelles de Darwin butent contre cette membrane de groupe ; le multiple des individus s’agrège pour former un groupe qui fait régner en son centre des lois qui sont, au sens strict, monstrueuses. Monstruosité des animaux dits sociaux.

2. Le mécanisme de la suppression des corps.

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L’expression “suppression des corps” provient de Paul Alsberg [“L’énigme de l’humanité”, 1922] et désigne l’extension de la couveuse insulaire animale grâce à l’usage de l’outil  “d’abord spontané, puis élaboré et chronique” :

“ Le pré-homme, qui est tout de même déjà un coureur de steppes curieux, produit les premiers trous et déchirures  dans l’anneau de l’environnement en devenant, par ses coups et ses jets, l’auteur d’une technique d’action à distance qui produit sur lui-même des effets rétroactifs inouïs.” p.125 Sloterdijk.

“La suppression des corps”, c’est pouvoir étendre sa capacité d’action en pouvant agir à distance comme avec un jet de pierre. Entre le corps et l’environnement, il y a à présent l’outil qui requiert des savoir-faire et des techniques (de coupe, de lancé, etc.) autour duquel un monde s’ouvre, celui d’un vaste champ d’expérimentations.

Avec les premières pratiques de ce qui deviendra l’écriture, il y a en plus une mise en réserve (une poche culturelle) des autres pratiques et qui éloignera encore plus la pression du monde naturel sur le proto-homme.

 

3. Le mécanisme de la néoténie

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Détournons notre regard contemplatif de la trajectoire du jet de pierre pour nous tourner vers cette serre artificielle qui protège à présent les individus de la dureté de l’environnement.

Là, de nouveaux processus de sélection, sur des critères qui ne sont pas “naturels”, vont émerger. Au sens strict du mot, le proto homo-sapiens devient “monstrueux”, c’est à dire contre nature.

Ainsi le petit de l’homme peut se permettre le luxe de naître sans être fini. Cette naissance prématurée, que l’on désigne sous le terme de néoténie, fait que le petit devient un enfant qui ne gagne sa maturité biologique qu’après de nombreuses années.

Monstreux nous le sommes aussi en ce sens que nous conservons jusqu’à notre maturité des caractéristiques foetales que la “nature” n’auraient jamais laissé se développer. A commencé par notre visage :

“Chaque visage est une formation de museau qui n’a pas eu lieu”.p.137

La technique, à ce stade, doit donc être pensée comme une création d’espace artificiel, mais d’autres animaux peuvent présenter ces caractéristiques ; il faut donc un quatrième mécanisme pour “enfoncer le clou” de l’humanité.

4. Le mécanisme de la transposition

 

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Paradoxalement, l’ouverture de ce nouveau monde qui tend à produire des monstres néoténiques dans un environnement artificiel, rend en même temps la situation de l’homme très critique. L’implacable loi du vivant est certes mise à distance, mais il y a toujours des moments d’irruption qui peuvent s’avérer catastrophiques.

Plus la différence entre le milieu naturel extérieur et le milieu artificiel intérieur se creuse –plus cette différence de potentiel augmente – d’autant plus violente et destructrice sera la décharge lors d’une brèche.

L’intrusion d’un prédateur, une catastrophe naturelle ou même une attaque humaine ennemie peuvent s’avérer fatales pour ce vivant qui a pris ses marques et ses habitudes dans sa cage dorée en se payant le luxe d’un raffinement biologique.

Comment faire face à ces moments critiques d’irruption de la menace externe ? Et surtout, comment se remettre de ces crises ?  “La résilience” répondrait Boris Cyrulnick. Plus précisément, Sloterdijk dit qu’il faut un “réservoir de souvenirs et de routines” pour pouvoir reconstruire son environnement protecteur, et d’enchaîner avec une fulgurance dont il a le secret dans une proposition comme celle-ci :

“La reprise des souvenirs datant de la période précédant les catastrophes est le point de départ de la naissance des religions”

La transposition est donc le mécanisme qui reproduit des habitudes et des routines dans de nouveaux espaces et de nouvelles situations ; une façon de maintenir à distance l’étrangeté et la nouveauté. Mais le mécanisme de la transposition est aussi et en même temps “un certain renoncement à la transposition, afin que l’on soit capable d’accueillir la nouveauté en tant que telle”. Et l’on pense évidement aux relation sexuelles adultes et aux systèmes de parentés.

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