Lire n’est pas voir

by Christian on 6 juillet, 2012

Il y a une forme de prétention de l’écriture à vouloir s’écrire phrase après phrase. Comme si chaque nouvelle phrase ajoutait quelque chose, comme s’il y avait nécessairement une progression alors que, souvent, on revient en arrière, on pratique des chemins de retour qui peuvent faire que la dixième phrase sera peut être une introduction à la première. « Une introduction a posteriori« , expression qui fait exploser la temporalité de la progression linéaire suscitée par la succession des mots.

La prosodie de la parole vivante s’émancipe de cette assommante accumulation séquentielle de mots placés les uns à côtés des autres.

Là où la parole danse, l’écriture est ciment, tombeau. Elle est ce qui n’est pas vivant, ce qui reste.

C’est pour se donner de l’importance que le texte imprimé fait bloc, chaque mot est une brique et le tout est un mur de brique (on peut comprendre l’envie de Derrida de déconstruire)

*

Un programme informatique, avec ces indentations, fait beaucoup mieux apparaître sa structure temporelle d’exécution, ses retours, ses renvois, et sa modularité. Avant même d’être lu il est visible.

Mais il ne s’agit pas pour autant de reprocher aux textes « littéraires » leur manque de structuration en affirmant que l’écriture du code informatique donnerait le bon exemple.

 

Il est bien vrai qu’on aimerait parfois, à la lecture de Proust, supprimer des points virgules, couper un peu plus les phrases avec quelques points, rajouter des paragraphes et donner plus fréquemment des titres de chapitres. Mais on sait également que c’est idiot tant le style d’écriture est ce à partir de quoi la forme se donne.

“La recherche du temps perdu” n’est plus un mur pour le lecteur, c’est un tourbillon. Cela pourrait faire craindre une confusion ou un manque de rigueur dans la narration. Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, il n’y a aucune redite dans le tourbillon “La Recherche », et les lois de sa composition nous échappent tout autant qu’elles nous fascinent.

Lire n’est pas voir. Et Jacques Derrida écrit en ouverture de La pharmacie de Platon:

“un texte n’est un texte que s’il cache au premier regard, au premier venu, la loi de sa composition et la règle de son jeu. Un texte reste d’ailleurs toujours imperceptible ».

Print Friendly
Signaler sur Twitter

{ 1 comment… read it below or add one }

Zoggy juillet 7, 2012 à 8:20

Le code source d’un programme, même s’il peut être lu linéairement et que souvent ce qui est défini après est executé plus tard que ce qui est défini avant, doit souvent être regardé de plus près, à cause du jeu des appels de fonctions. Un cas extrême est la programmation par continuations: chaque fonction prend en paramètre la fonction à appeler à la fin de son traitement. Dans ce cas, le programme est littéralement écrit à l’envers de son sens d’exécution…

Répondre

Leave a Comment

Previous post:

Next post: