Pour qualifier le dernier livre de Bernard Stiegler, “Pharmacologie du Front National”, peut-être peut on commencer par citer les premiers mots de la préface :

“Cet ouvrage est un instrument. Il a été conçu comme tel – et en vue de mener des luttes. Comme tout instrument, il faut le pratiquer. Et comme tout instrument, il devrait instruire ceux qui le pratiquent : à travers leurs pratiques, l’instrument tend à instruire un aspect du monde que ses praticiens ont en commun et surtout font en commun.”

Le texte sera difficile et exigeant pour ceux qui ne connaissent pas déjà les travaux de Stiegler : il ressemble à une pelote de liens qui renvoient vers d’autres textes, livres, articles, conférences, sans compter vers le vocabulaire d’Ars Industrialis, rédigé par Victor Petit, proposé en fin d’ouvrage. Ce qui donne l’impression d’un texte décentré, en perpétuel renvoi : un hyper-texte sans hypertexte. L’ouvrage aurait toute sa place sur le web plutôt que dans l’édition papier traditionnelle.

Cette forme d’inadéquation du texte à son support génère de nombreuses redites – mais à mon sens toujours judicieuses et ne produisant pas de sensation de redondance inutile – qui donnent à l’ouvrage un style psalmodique et une dimension liturgique. Si le livre est un instrument, il l’est au sens d’un manuel de catéchisme des enjeux économiques et politiques au XXI° siècle.

Je suis persuadé que certains seront agacés par le ton “donneur de leçon”, surtout s’ils n’aiment pas qu’on leur donne des leçons : mais ils y en a, dont je fais partie, qui apprécient qu’on leur donne des leçons, qui aiment bien apprendre sans qu’on ne les prenne pour des crétins.

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Dans une perspective narrative, l’histoire est la suivante : les sympathisants du Front National sont malades et il faut les soigner. Si on le peut, c’est d’abord parce que nous sommes tous, à des degrés divers, victimes de ce malaise. Ceux qui condamnent les sympathisants du Front National et qui les stigmatisent, jusqu’à en faire un fond de commerce, sont le vrai problème. On retrouve ici un thème abordé il y a une dizaine d’années dans “Aimer, s’aimer, nous aimer” qui s’ouvrait par ces mots qui en ont stupéfié plus d’un :

“Je dédie cette conférence aux électeurs du Front National dont je me sens proche. Je me sens proche d’eux parce que ce sont des gens qui souffrent et qui me font souffrir.”

Dès lors, comment “prendre soin” des électeurs et des sympathisants du Front National ? En bon pharmacologue, il faut identifier les symptômes, faire des diagnostics et proposer enfin des thérapeutiques. Précisément ce que la gauche – et notamment les intellectuels et les penseurs de gauche – a été incapable de penser et de faire depuis 30 ans.

Ce livre est donc une charge sans concession contre la misère de la pensée dite “de gauche”, celle du post-structuralisme depuis Foucault jusqu’à Rancière et Badiou en passant par Althusser. Cette gauche qui a été incapable de repenser l’économie politique, prisonnière d’une certaine conception de l’idéologie, c’est à dire, selon Stiegler, de la bêtise.

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Des bêtises, nous en faisons tous, c’est d’ailleurs comme çà qu’on apprend, en “faisant des bêtises”. Mais lorsque la bêtise devient systématique et systémique, lorsque l’on devient incapable d’apprendre de ses bêtises, on cultive la bêtise pour elle-même comme sait si bien le faire Badiou (répétition sans différence).

L’histoire de la philosophie est d’ailleurs en elle-même une histoire de la bêtise, comme le rappelle régulièrement Stiegler avec la figure d’Épiméthée, celui qui fait la gaffe dans sa distribution des qualités aux animaux en oubliant d’en garder une pour les hommes. De cette bêtise qui nous fait prendre des vessie pour des lanternes, notamment en inversant les liens de causalité : c’est à dire en prenant les effets pour les causes, notamment en croyant que les idées sont premières alors qu’elles sont toujours conditionnées par les supports matériels (les rétentions tertiaires de Stiegler) qui en permettent leur production et leur diffusion ; supports matériels qui font précisément l’objet premier de l’économie, surtout avec les industries culturelles comme industries de captation de l’attention.

Alors comment, et pourquoi, le post-structuralisme et les penseurs qui ont fait leurs classes dans la mouvance de la philosophie marxienne (qui mettait en avant l’économie, les conditions de production et la technique) ont-ils pu se laisser berner par l’idéologie, c’est à dire par la bêtise ? Pourquoi ont-ils pu se comporter comme la blanche colombe de Kant qui s’imagine qu’elle volerait plus vite si elle n’avait pas la résistance de l’air ? Comment ont-ils pu ainsi négliger et mécomprendre ce qui est dit par Marx dans l’Idéologie allemande ? Stiegler insiste :

“Dans L’idéologie allemande, c’est l’idéalisme comme dénégation des conditions techniques et organologiques de production des idées qui donne son contenu au concept d’idéologie” p. 189

Se méprenant sur le statut de l’idéologie, ces penseurs se sont vautrés dans la marre à idéologie devenant oublieux et inattentionnés, y compris et surtout à l’égard des sympathisants du Front National qu’il est si facile de dénoncer et stigmatiser sans même imaginer qu’ils sont en souffrance.

C’est ce qui a conduit Badiou a écrire  De quoi Sarkozy est-il le nom ?, ouvrage au titre malicieux qui connaîtra un vif succès d’édition mais dont le contenu est consternant tant il montre à quel point Badiou n’a rien compris à Sarkozy en le comparant à Pétain, alors que c’est à Bush Junior et son côté va-t-en-guerre et néolibéral qu’il aurait fallu le rapprocher : Pétain, lui, était un lâche, pas Sarkozy.

Bref, tout est fait de sorte à ce que, systématiquement, ces “penseurs” en reviennent sans cesse à la seconde guerre mondiale, en affirmant que “tout se répète” (surtout eux). Prisonniers de leur propre bêtise, ils n’abordent la question actuelle du Front National (en ce souvenant que JM Le Pen se présentait dans les années 80 comme le Reagan français), et donc des maux dont nous souffrons tous plus moins gravement, que comme résurgence des démons, soit du nazisme soit du stalinisme, sans même se rendre compte que, depuis la révolution conservatrice de Thatcher et Reagan du début des années 1980, la situation économique et politique a radicalement changé la donne.

Toujours hantés par les idéologies des états totalitaires du milieu de la première moitié du XX° siècle, ces penseurs de gauche ont paradoxalement totalement cautionné l’instauration du néolibéralisme et son slogan : “l’état n’est pas la solution c’est le problème”. N’imaginant même pas qu’il puisse y avoir une différence entre État et Puissance publique (la faute à Foucault qui n’entrevoyait le pouvoir que comme l’exercice de l’Etat, mais il est vrai qu’il est parti trop tôt pour ajuster ses thèses).

Ce sont ainsi ceux qui aujourd’hui aiment à se plaindre de la financiarisation de l’économie et de ses dérives spéculatives qui ont totalement approuvé la liquidation de la puissance publique et n’ont rien vu venir de la montée en puissance du Marketing Stratégique à présent seul réel pouvoir (le pouvoir politique n’est aujourd’hui que de facade).

Ce sont ces anachronismes et autres inversions de causalité qui ont leurs racines dans la bêtise – toujours bien incarnée dans l’intelligentsia de gauche –  que Stiegler analyse avec fougue et énergie dans Pharmacologie du Front National.

Les deux derniers chapitres proposent une véritable feuille de route des transformations économiques, industrielles et éducationnelles nécessaires, et à initier de toute urgence, afin que l’inévitable – Marine Le Pen au gouvernement en 2017 – soit évité.

François Hollande porte une très lourde responsabilité ; lui, le tard venu au pouvoir politique, qui doit faire avec 30 années d’incurie politique et intellectuelle.