C’est un sentiment que j’ai très fréquemment dans le conseil et les services informatiques : bien qu’on ne fasse que parler de “solutions” à des problèmes, la plupart du temps cela se manifeste par une exploitation des effets de ces problèmes, plus qu’une résolution.

Un marché ne résout rien, ce n’est pas son intérêt, il s’attache à exploiter – le plus longtemps possible – un problème.

Prenons un autre sujet, par exemple les procédures administratives, et peut-être plus précisément les règles fiscales. Vous pouvez juger qu’elles sont trop complexes ou absconses. Mais il se trouve que c’est cette complexité qui justifie que des sociétés puissent en faire un marché (par exemple en faisant du conseil en optimisation fiscale) : si c’était soit simple soit automatique, il n’y aurait pas de marché basé sur les défauts et la complexité du système fiscal.

Encore un fois : la création d’un marché ne résout pas le problème du système incriminé (contrairement à ce que peuvent affirmer certains discours publicitaires) : il l’exploite. S’il le résolvait il n’aurait plus lieu d’être, il n’y aurait plus de marché.

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Un syndicaliste qui passe son temps à dénoncer le taylorisme et à se battre contre ce système en vient à se constituer par rapport à cette opposition qui, au final, le structure et le fait retenir debout. Supprimez le système que dénonce le syndicaliste et il tombera. Pour reprendre le mot de Guitry, il était contre le système : “tout contre”.

Ce genre de comportement est très marqué dans le milieu militant. Le militantisme trouve ses repères et son orientation dans des figures auxquelles il s’oppose ( en politique les gens de gauche passent leur temps à parler des gens de droite, et inversement ). En se construisant dans l’opposition à quelque chose, on épouse ce quelque chose plus qu’on ne l’imagine : on ne peut plus s’en passer. On ressasse jusqu’à faire figure d’ancien combattant.

Je prends à présent un exemple volontairement provocateur : La Quadrature du Net est une association militante qui promeut un internet libre. Mais la majorité des propos tenus sont des oppositions à des groupes d’intérêts ou des positions qui sont contraires aux thèses que défend l’association. Ils ont épousé leurs oppositions et sont condamnés à n’exister que comme opposants (on dit souvent “ils sont dans leur rôle”), c’est à dire que ce sont les moins à même de supprimer les causes du problème puisqu’ils ne doivent leur existence et leur reconnaissance que dans leur combat sans fin contre les effets. Paradoxalement, on peut donc présumer que la Quadrature du Net n’est certainement pas la meilleure approche pour apporter des solutions à ce contre quoi ils s’opposent ou veulent trouver des solutions (c’est certainement ce qui fait qu’ils sont absents du Conseil National du Numérique, là où, pourtant, on les attendait).

Tous ces exemples, quoi que disparates, ressemblent au comportement d’un médecin qui ne chercherait plus à guérir son patient mais à le maintenir dans la maladie, sans les effets (les désagréments) de la maladie. C’est pour cela que les maladies chroniques qui nécessitent en permanence des médicaments sont le graal de l’industrie pharmaceutique : ce sont des clients “à vie”.

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Tout individu et toute organisation qui oeuvrent à dépasser une contrainte ou un défaut, génèrent une forme d’adhérence à l’objet dont ils proposent une solution et dont, en apparence, ils s’opposent. La solution serait de supprimer l’origine du problème, mais comme l’individu veut perdurer il n’en traite que les effets, se gardant bien de supprimer la racine du problème.

S’opposer, c’est épouser. C’est avoir abordé la question soit en combattant (champ politique) soit en solutionnant (champ économique) mais, dans tous les cas, en ayant confondu les effets et les causes.

Il y a toujours une question de causalité qui est en jeu et c’est précisément cette confusion et cette inversion des causes et des effets qui produit des idéologies. Or les idéologies ne réalisent que le contraire de ce qu’elles annoncent.

Aujourd’hui on veut – et on va – changer ; mais comment faire des transitions avec tout un système politique et économique qui repose sur des rentes de situations nées de l’exploitation des effets dont nous souffrons et voulons nous défaire ?