« Théorie du drone », de Grégoire Chamayou : la guerre est finie

by Christian on 10 mai, 2013

4082804241C’est un travail remarquable – et remarqué – que vient de publier Grégoire Chamayou avec sa « Théorie du drone ».

La théorie est en retard sur la pratique, rappelle l’auteur en début d’ouvrage. À cela rien de nouveau : la théorie est toujours et systématiquement en retard sur la pratique. Mais quand la distance devient trop grande, on s’en laisse trop facilement compter par ceux qui sont aux commandes de la pratique. En ce sens, l’objectif de « Théorie du drone » est pleinement atteint : il y a une re-problématisation des enjeux ainsi qu’un travail critique qui s’avère, le livre lu, non seulement utile et intéressant, mais nécessaire.

Nécessaire car l’auteur procède à une re-qualification et une re-catégorisation des activités belliqueuses à la lumière des évolutions technologiques, et notamment de ces fameux drones qui font l’actualité : depuis les fuites de Wikileaks, jusqu’aux documentaires vidéos en passant par les journaux télévisés et autres jeux vidéos.

J’insiste sur les termes de re-qualification et re-catégorisation : c’est un travail sur les catégories qui est ici proposé avec le postulat suivant : les catégories procèdent fondamentalement des techniques ; elles sont fondamentalement techniques. Ce qui signifie que l’évolution des techniques et des technologies nécessite une réactualisation permanente des catégories. Le travail que fait ici Chamayou, d’autres le font dans d’autres domaines : dans la fiscalité, dans le commerce, dans le travail, dans l’économie, etc. et tous ont une visée politique, en ce sens que la politique – le lieu ou les décisions se prennent – doit être éclairée par les bonnes catégories pour pouvoir prendre les meilleures décisions. Les catégories sont les lunettes à travers lesquels ont perçoit le réel (les catégories sont des instruments) : un mauvais réglage, de mauvais verres, et les choix seront biaisés.

Le livre de Chamayou est en ce sens un livre de philosophique car il éclaire le politique (et nul doute qu’il aura de nombreux lecteurs attentifs dans les états majors de l’armée française, puis ailleurs une fois traduit, ce qui ne devrait pas tarder).

La principale re-catégorisation – et qui est la thèse du livre – est la suivante : ce que l’on appelle la guerre n’est plus la guerre, c’est une « chasse l’homme », pour reprendre le titre du précédent ouvrage de l’auteur. Thèse en vertu de laquelle je peux me permette de donner le sous-titre suivant « la guerre est finie ».

Mais est-ce pour autant une bonne nouvelle que de dire que « la guerre est finie » ? Certainement pas après avoir lu le livre, et voici ci-après quelques éléments du travail sur les catégories qui ne permettent pas de se réjouir.

Tout d’abord, la guerre suppose une confrontation entre des combattants. Or, avec le drone qui opère depuis le ciel tel l’œil de Dieu qui voit tout et frappe sans réciprocité possible, on se retrouve dans une asymétrie telle entre les forces en présence qu’il n’y a plus d’affrontement possible.

On pourrait se réjouir d’une telle impunité comme le font les services de communication des militaires américains en avançant que cela soustrait toute possibilité de pertes de vies humaines parmi les soldats américains, élément si sensible dans l’opinion. Mais ce serait aller trop vite, et cela pour plusieurs raisons :

  • D’abord parce que les frappes des drones ont tendance à être des frappes probabilistes : en fonction des comportement observés, le tir se fait quand il y a une forte probabilité que les personnes visées soit des « ennemis ». On ne tire pas sur des hommes en uniforme, voire même sur des cibles identifiées en tant que telle : tout est potentiellement cible, en acceptant une « marge d’erreur ».
  • L’effet psychologique sur les populations civiles qui vivent sous la menace permanente du bourdonnement des drones au dessus de leur tête est dévastateur pour gagner les cœurs de la population. Combiné aux erreurs de frappes qui ne sont plus « collatérales » mais « statistiques », on constate alors que les drones sont les meilleurs agents recruteurs des talibans, comme le souligne un dirigeant taliban pakistanais : « en une seule attaque américaine j’ai eu 150 volontaires ».
  • L’opérateur de drone qui se trouve au Nevada peut frapper à distance, mais il le fait depuis un territoire pacifique, hors du théâtre des opérations, ce qui ne correspond plus aux critères de définition de la guerre et des soldats ; preuve en est qu’une partie des « pilotes de drones » sont des civils et plus des militaires. De plus, mes valeurs militaires : courage, virilité, sens du sacrifice, etc. deviennent totalement caduques. Ce qui n’est pas sans provoquer des troubles au sein même des troupes « conventionnelles » américaines.
  • Etc.

On l’aura compris, à la lecture des arguments de Grégoire Chamayou, ce que l’on entend par « guerre », aussi bien dans l’acceptation courante que dans les textes juridiques relatifs à la guerre et aux conventions internationales, ne correspond absolument plus à ce qui se pratique avec les drones. Débarrassées des sophismes du pentagone et de l’industrie militaires, il ne reste plus qu’un terme pour qualifier ces pratiques : une gigantesque chasse à l’homme à l’échelle du globe dont la meilleure description a peut-être été faite par Poutine lorsqu’il déclarait à propos des terroristes tchétchènes qu’ils les traquerai et les poursuivrai « jusque dans les chiottes » s’il le fallait. « License to kill » précise Chamayou.

Et quand on songe que ces technologies sont en réalité  « low-cost », on devine déjà que ce qui s’expérimente en Afghanistan, au Pakistan ou au Yémen va nécessairement se multiplier, et pas seulement en  « territoire ennemi lointain » mais dans nos propres pays occidentaux, soit sous l’étiquette policière soit sous l’étiquette terroriste.

Mais si cette guerre n’en est plus une, s’il s’agit effectivement, de missions policières extra-territoriale et si l’on est en droit de penser qu’elle ne permettent pas de gagner sur le seul terrain qui compte, celui de la contre-insurrection visant à gagner l’adhésion des populations civiles, alors pourquoi est-ce que cela continu ?

 

Certainement parce que ce qui se met en place, au travers ces technologies qui permettent d’opérer à distance et de manière de plus en plus automatisée, est une logique de déresponsabilisation de toute la chaîne de prise de décision et de commandement. Le paradoxe étant qu’avec l’autonomisation et l’automatisation des engins de guerre et de la décision létale :

«  … le seul agent humain directement identifiable comme étant la cause efficiente de la mort serait la victime elle-même qui aura eu le malheur, par les mouvements inappropriés de son corps, comme c’est déjà le cas avec les mines antipersonnel, d’enclencher à elle seule le mécanisme automatique de sa propre élimination »

 

Nous sommes donc face à ce que Grégoire Chamayou appelle « un dispositif typique de fabrique de l’irresponsabilité » et qui rappelle bien évidemment ce qui se passe dans l’automatisation des systèmes financiers : ce livre a donc une réelle portée paradigmatique de notre époque technologique, bien au-delà des questions militaires.

 

*

 

 

Cependant, il m’est difficile de passer sous silence le travail d’édition de ce texte qui, à l’image d’une pratique toujours trop répandue, s’entête à proposer les notes de bas de page … en fin de volume !

On a l’impression de lire un livre « dont vous êtes le héros » à force de renvois à un système de classification des notes classées d’abord par pages puis par numéros en fin de volume. Ces éditeurs sont tellement crétins qu’ils ont intériorisés le fait que ce n’est pas possible, que c’est mieux pour le lecteur,  que çà coûte trop cher ou que sais-je encore : exactement le genre d’argument qui justifie le passage au numérique et qui nous rappelle que ce sont d’abord les pratiques de l’édition papier qui sont les meilleurs arguments pour préférer les éditions numériques (qui ont par ailleurs elles-mêmes leurs propres tares, je ne les idéalise pas). Toujours est-il qu’on en vient à souhaiter que la totalité des drones soient déployés au dessus des maisons d’éditions qui continuent ainsi à mépriser aussi bien les auteurs que les lecteurs.

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Maxence Guesdon mai 10, 2013 à 6:57

Bonjour Christian,

Il y a des missiles anti-missiles. L’auteur parle-t-il de drônes anti-drônes ? et dans ce cas, ne retrouve-t-on pas une forme de guerre, du genre des compétitions (des programmes) de robots ?

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Christian mai 11, 2013 à 7:49

Je ne crois pas qu’il parle de drone anti-drone , mais il évoque par contre la miniaturisation des drones.

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Yug mai 12, 2013 à 2:23

Awesome. Merci beaucoup pour ce partage sur cette question présente importante et d’avenir.

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Guillaume Grosjean mai 13, 2013 à 8:51

Bonjour Christian,

Mine d’information en or 😉

merci pour tes notes de lecture

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Martine Didier juin 28, 2013 à 3:59

Bjr ; ils ont conçus et fabriqués des engins; dont le principe de fiabilité ayant pris en compte les paramètres spatio temporels; avoisine les « 90%!! Mais les 10% restant de l’inventaire; qu’en font ‘ils? Cette fenêtre, n’est ‘elle pas volontaire??… Anti Drones !!

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