Le virtuel techno-anthropologique

by Christian on 4 mai, 2012

Il y a différents régimes du virtuel : le virtuel cosmique (le gland est en puissance le chêne), physique (la matière est en puissance la statue) et  métaphysique (l’être, le réel, les possibles). Or, si l’on veut expliciter le virtuel dans son actualité contemporaine il faut pour cela considérer un autre régime du virtuel, celui que nous appellerons techno-anthropologique.

Cette perspective techno-anthropologique s’inscrit dans une tradition de pensée française qui va de Leroi-Gourhan à Bernard Stiegler en passant par Gilbert Simondon et Gilles Deleuze.

Au fondement de ce courant de pensée, le postulat que ce qu’on appelle « l’homme » n’est absolument pas quelque chose de stable, de donné une fois pour toute et qui pourrait faire l’objet d’une définition quant à son « identité ». L’approche est ici anthropologique en ce sens que la question de l’homme s’instruit à partir du processus d’hominisation.

Or, ce processus d’hominisation est lui-même à comprendre à partir de ce que Leroi-Gourhan appelait « le processus d’extériorisation ». A vrai dire, le terme d’extériorisation est peut-être mal choisi en ce sens qu’il suppose une forme d’intériorité qui préexisterait, telle quelle, dans l’esprit humain, avant d’être proprement extériorisée – projetée à l’extérieur – que ce soit dans les premiers outils ou dans les peintures rupestres de Lascaux.

Le processus d’extériorisation ne peut être compris en recourant à l’analogie d’un processus cinématographique qui projetterait sur la toile extérieure l’intimité de la conscience. Pour le dire autrement, la partition entre intérieur et extérieur n’est pas jouée d’avance et a priori, elle s’institue elle-même au travers du processus d’extériorisation.

De la même manière, le processus d’écriture ne consiste pas simplement à coucher sur le papier des mots et des phrases qui seraient déjà inscrits dans le cerveau : ce n’est qu’en écrivant que l’on peut se rendre compte de ce dont on est capable, et « intérioriser » en retour ce qui a été « extériorisé ». Le processus d’extériorisation entraîne en retour un processus d’intériorisation ; nous qui avons à la fois hérité et produit ces technologies numériques, il faut à présent nous demander ce que les technologies du virtuel numérique nous font en retour. C’est là l’enjeu des Digital Studies.

La technique est précisément ce qui accompagne et concrétise (dans une langue, dans une écriture, dans le système des objets techniques) ce processus d’extériorisation  en nous dotant de l’ensemble des prothèses qui font – comme aime à le rappeler Bernard Stiegler – qu’il s’agit du « défaut qu’il faut ». L’homme est en défaut, un défaut de qualité qui ne lui laisse aucune chance dans le règne du vivant ; mais c’est pourtant à partir de ce défaut que la nature technique de son processus d’hominisation se manifeste dans toute sa nécessité.

Si j’insiste de la sorte sur ce processus d’extériorisation – qui est un processus technique et aujourd’hui technologique – c’est parce que c’est lui qui produit le virtuel techno-anthropologique qui nous intéresse au premier chef. Ce virtuel, comme le rappelait Deleuze, n’est absolument pas opposé au réel ; il en constitue un filtre ou un révélateur (au sens chimique du terme) qui nous donne une vision « augmentée » du réel.  Allons même plus loin : le virtuel est ce que nous retenons, ce qui nous guide et ce que nous interprétons du réel. Le réel est toujours surdéterminé par nos techniques de virtualisation, des premières formes de langage aux écritures numériques contemporaines.

Nous autres, occidentaux, nous ne survivrions pas plus de quelques jours dans la jungle amazonienne comme peuvent le faire les peuples que nous nommons « primitifs ». La raison en est que nous ne possédons pas le même filtre virtuel ; là ou ne voyons et ne distinguons rien dans l’abondance végétale, eux voient les opportunités et les dangers, et savent « lire » la jungle (tout comme on dit que les Inuits disposent d’un vocabulaire plus riche que le notre pour désigner la neige dans tous ses états). Mais l’inverse est aussi vrai, un « primitif » à Paris ne survivra probablement pas à notre jungle urbaine, à ses codes et à ses écritures (Situation exploitée dans nombre de scénarios de films de comédie ; on met un « Indien à Paris » ou Mr Pignon en Amazonie).

En ce sens, le virtuel est ce qui donne proprement un sens au réel ; ce qui permet de l’interpréter et qui l’inscrit dans l’ordre du signifiant. Le virtuel est la condition de représentation des choses ; il nous donne des calendarités et des cardinalités qui nous permettent de nous orienter et, à ce titre, les cultes et les cultures s’inscrivent pleinement dans une histoire des techniques de virtualisation.

Le langage est donc une technique de virtualisation. Le virtuel est toujours ce qui dit et qui énonce le réel. Ce dire et cette énonciation se sont dotés de techniques d’écriture qui sont du même coup des mnémotechniques, des techniques de mémoire.

Il y a eu un virtuel graphique avec la grotte de Lascaux, un virtuel hiéroglyphique avec les égyptiens, cunéiforme avec les mésopotamiens, alphabétique avec les Grecs, imprimé avec Gutenberg, puis analogique avec la photo, l’audio et la vidéo du XIX° et surtout du XX ° siècle. A présent, il y a un virtuel qui s’écrit en numérique – dans le silicium – et qui fait l’objet de ce que nous appelons, à Ars Industrialis, les « Digital Studies », en tant que ces études s’attachent à un stade particulier de l’évolution des systèmes techniques au sein d’une “organologie générale”.

Or, pourquoi n’y a-t-il pas une politique industrielle des technologies du virtuel en Europe et particulièrement en France ? Il y a certainement un faisceau croisée de causes, mais si une forme d’autonomie du virtuel a été acquise en le distinguant du possible (cf. Bergson), notre époque récente a toutefois eu tendance à le diluer dans ce que nous avons appelé, à Ars Industrialis, « la fable de l’immatériel » ; fable qui a fait que l’on nous a présenté le numérique comme étant un « virtuel immatériel » c’est à dire qui n’aurait aucune réalité. Cent ans de travaux et de recherche mis au panier et l’on revient avant Bergson. Car en utilisant le mot « immatériel », on ne peut que placer le virtuel dans une opposition au réel, là ou nous avons vu que non seulement il compose avec le réel mais il le sur-détermine, en ce sens qu’il l’énonce et le dit.

*

Sur cette question du virtuel je vous conseille la vidéo d’un débat organisé à Nantes entre Philippe Quéau et Bernard Stiegler.

 

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Olivier Auber mai 4, 2012 à 12:02

« pourquoi n’y a-t-il pas une politique industrielle des technologies du virtuel en Europe et particulièrement en France ? »

A mon humble avis, c’est parce que l’interaction du virtuel est surdéterminée des formes de « perspectives » bien tangibles, que j’appelle « temporelle » et « numérique » qui admettent comme points de fuite des lieux et/ou des codes particuliers.

Admettre ces perspectives ne peut se faire sans s’interroger sur les critères de « légitimité » des constructions qu’elles déterminent. Elles peuvent être résumées de la sorte :

A : la boucle sensorimotrice mise en œuvre par le dispositif doit prendre en compte l’existence et l’action du sujet (A).

AB : le dispositif doit prendre en compte le sujet B au même titre que le sujet A, y-compris les auteurs du dispositif (c’est souvent là que le bas blesse, par exemple Zuckerberg n’est pas traité par Facebook comme n’importe quel autre utilisateur).

ABC: le dispositif institue une sorte de contrat entre les sujets A,B, C, etc., fondé implicitement sur une certaine idée du collectif et de la place de l’individu en son sein ; une sorte de mythe fondateur qui pour être légitime doit être admis par tous les sujets.

Les dispositifs mixant le réel et le virtuel sont des « pharmaca » qui peuvent devenir des « remèdes » s’ils remplissent ces critères de légitimité, ou de véritables poisons dans le cas contraire.

Donc « pourquoi n’y a-t-il pas une politique industrielle ? » Parce que les agencements technologiques proposés par les industriels, les institutions, leurs ingénieurs et leurs designers, sont le plus souvent conçus comme dissymétriques en regard du critère AB. Ils cachent pour la plupart des tentatives de prise d’otage des sujets, vus comme des « consommateurs ». En aucun cas, ils explicitent les contrats qu’ils instituent (ou alors il faut lire entre les lignes avec une loupe) et se risquent encore moins à proposer des mythes acceptables.

S’il y a une politique, c’est d’abord une politique d’obfuscation, alors qu’il faudrait au contraire montrer les perspectives anoptiques qui sur-déterminent les dispositifs industriels.

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Sarro Philippe mai 4, 2012 à 1:09

Euh! Pour parler d’autre chose, ce matin le Philosophe Yves Michaud était l’invité des Matins de France Culture pour parler de son livre Enquete sur l’industrialisation du plaisir et sur le capitalisme du plaisir (pulsionnel pourrait on dire) voire de l’économie libidinale. A quand un débat au théâtre de la colline avec Michaud ?

http://www.franceculture.fr/emission-les-matins-l%E2%80%99industrie-du-plaisir-ne-connait-pas-la-crise-2012-05-04

http://www.franceculture.fr/player/reecouter?play=4434309

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