Politiques synchroniques et politiques diachroniques

by Christian on 1 avril, 2012

chess

François Dosse utilise la métaphore du jeu d’échec pour expliquer la différence entre synchronisme et diachronisme, une des distinctions de Saussure qui sera reprise dans le structuralisme.

Il explique ainsi que le jeu de d’échec est synchronique car il n’est pas nécessaire de connaître l’ensemble des déplacements précédents pour jouer : une analyse de la situation à l’instant t suffit.

Cela ne veut pas dire pour autant que l’on ne puisse pas tenir compte des pièces jouées précédemment pour améliorer sa stratégie en cherchant à deviner les intentions de son adversaire ; c’est peut-être même cela qui fait la différence chez les bons joueurs. Mais il n’empêche que l’on peut prendre une partie en cours car le jeu d’échec ne rend pas nécessaire la mémoire des déplacements antérieurs des pièces. Ce qui fait que le jeu d’échec se prête bien à des simulations informatiques qui misent sur la puissance brute du calcul en silicium.

Dans les logiques synchroniques, on s’intéresse à l’ensemble des relations d’un système, indépendamment de la temporalité de celles-ci, de leur « trajectoire » temporelle. Dans les logiques diachroniques, on prendra en revanche en considération l’évolution des relations entre elles, dans le temps et dans une approche généalogique.

[A l'heure où Freud inventait le diachronisme de l'inconscient, Saussure inventait le synchronisme des structures.]

Partant de là, je me suis demandé ce que cela pourrait donner si on appliquait les concepts de synchronique et de diachronique à la politique. Peut-on parler de politiques synchroniques ou diachroniques ?

C’est l’entretien avec Eric Fassin, auteur de « Démocratie précaire : Chroniques de la déraison d’État« , dans l’émission La suite dans les idées de Sylvain Bourmeau, qui m’a fait me poser la question.

Eric Fassin raconte l’anecdote suivante : Le 11 Janvier 2009, il reçoit un coup de téléphone de Brice Hortefeux, quelques jours avant que ce dernier ne quitte son ministère de l’identité nationale, qui l’appelle pour lui expliquer les raisons pour lesquelles il avait organisé un sommet européen sur le thème de l’immigration, à Vichy, au mois d’octobre précédent. Cet appel faisait suite à un papier de Fassin dans Le journal Libération

Ce qui est déterminant dans cette conversation, souligne Fassin, c’est que Brice Hortefeux s’étonnait qu’en Janvier 2009 on puisse encore parler d’un sommet européen qui avait eu lieu au mois d’octobre, soit 3 mois auparavant. Il s’étonnait de la même manière qu’on lui reproche le choix de Vichy pour ce sommet sur l’immigration : le vichy de l’occupation était du passé.

On devine ici, dans la réaction de Hortefeux, un regard synchronique sur les événements : les aspects historiques, les antécédents et tout ce qui n’est pas de l’actuel et qui fait l’actualité ne mérite aucune attention. Comme le dit Fassin : pour Hortefeux, le passé n’a aucun rapport avec le présent et le présent aucun rapport avec le futur.

 Je crois que le comportement de la droite, durant la présidence Sarkozy (je ne réduis pas la droite au Sarkozysme mais il a su museler tous les autres courants depuis 2005),  aura été marqué par ce primat important d’une vision synchronique de la réalité et des évènements : la réaction à l’actualité se faisait à chaud, en mode « cellule riposte », avec bien souvent des initiatives législatives qui faisaient doublons avec les lois en vigueur qui avait été oublié car, forcément, c’était de veilles lois qui n’étaient plus dans l’actualité, et donc d’actualité tout simplement. Tout ce qui relève d’un contexte historique et d’une logique généalogique ou génétique, c’est à dire diachronique est occulté. On juge d’une situation à l’instant t en privilégiant un traitement des effets immédiats plutôt que la recherche de causes ou d’antécédents. Tout le reste, c’est du « social »,  c’est à dire du vent.

N’ayant pas cette mémoire d’un enchaînement des causalités, cela pousse à accumuler des actes et des paroles qui deviennent, mis côte-à-côte, fortement contradictoires. Tout et son contraire a été dit sur tout et son contraire durant ces 5 dernières années. Il suffisait que l’actualité le demande pour qu’on le dise. Les propos de Sarkozy ne peuvent donc pas être pris à la lettre, il n’ont plus aucune valeur le lendemain de leur annonce, rejoignant le cortège des propos contradictoires sur tous les sujets d’actualité qui s’accumulent et s’entassent « inutilement ».

Sarkozy doit faire une tabula rasa permanente en misant sur le défaut de mémoire collectif pour aller en permanence de l’avant. C’est bon d’être populaire ? Qu’à cela ne tienne, il se déclare « président du peuple » et qu’importe le Fouquet’s, le Yacht de Bolloré ou le bouclier fiscal, c’était il y a très longtemps tout çà. Les compteurs on été mis à jour entre-temps. Il a lui même changé aime-t-il à répéter, c’est peut-être vrai s’il oublit chaque matin le jour précédent.

Cette hégémonie du synchronique, celle d’un candidat-président qui sait que sa capacité de réaction en temps réel le met au diapason de l’actualité que font et commentent les médias, est une machine à gagner des élections car, en temps de campagne, les électeurs dans leur immense majorité, veulent oublier le passé et se projeter dans l’avenir, un avenir sans racines ni histoire, où « tout est possible ».

Bien sûr Sarkozy n’est pas un poisson rouge dont on dit, sûrement à tort, qu’il n’aurait qu’une mémoire des 3 dernières secondes ; il a même sûrement une excellente mémoire. Mais il ne pense pas et n’agit pas dans des perspectives diachroniques dès qu’il est question de la chose publique et du vivre ensemble.

C’est donc d’une hégémonie sans précédent de la synchronie en politique que nous sortons. Et c’est un trait caractéristique de la politique synchronique que de multiplier les initiatives et de favoriser le régime de l’hyper-activité.

Or il en va de la politique comme de l’attention : la politique synchronique fait écho à l’attention distribuée (plusieurs tâches en même temps) là où l’attention profonde fait écho au diachronisme. Il ne faut pourtant pas chercher à opposer synchronique et diachronique, pas plus qu’il ne faut affirmer un primat, ou je ne sais quelle supériorité, de l’un sur l’autre. Faire de la politique c’est précisément arriver à faire composer les deux, à trouver le meilleur équilibre.

Il me semble que le quinquennat de Sarkozy, à l’image de sa « carrière politique » (puisque lui-même reconnait que la politique est une carrière), n’a pas produit un tel équilibre. Et il m’arrive de penser que ceux qui votent pour lui perçoivent cette hypertrophie et imaginent que cet homme au pouvoir est le plus court chemin pour faire la nique à l’ensemble de la classe politique et espérer que cela provoque un je ne sais quel effondrement.

Si DSK avait été présent du côté du PS, s’aurait été une élection où les deux partis majoritaires auraient désignés deux représentants de la politique synchronique. Mais il en fut autrement et les primaires socialiste ont clairement montré une forte majorité pour une politique diachronique (il ne restait que E. Walls comme représentant du courant synchronique).

C’est en « homme normal », en vantant l’équilibre face à l’excès, que François Hollande s’est présenté depuis le début de cette campagne. Il prend le risque que les politiciens de la synchronie ne lui accole les étiquettes de « mou », « d’indécis », de « flou », etc. Pour l’instant, bon an mal an, il semble résister à cette forme de dépréciation, mais les assauts des politiciens synchroniques deviennent très agressifs ; en voulant gagner à tout prix et à n’importe quel prix, c’est la synchronie des pulsions que vise l’équipe de campagne de Sarkozy. Et puis, rappelons que les perspectives diachroniques sont souvent balayées d’un revers de main par les tenants du synchronique qui les qualifient « d’anachroniques ».

Il n’est jamais trop tard pour lever la tête et regarder aussi bien loin derrière soi que loin devant soi.

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Y. avril 1, 2012 à 8:28

« Bon an mal an » et non « bonant malant » est une expression diachronique dans son essence.

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Christian avril 1, 2012 à 9:03

Merci cher Y, j’avais hésité : une « trop » rapide recherche sur Google m’a fourvoyė

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Zoggy avril 2, 2012 à 6:20

Je comprends pourquoi ces 5 dernières années avaient comme un air du film « un jour sans fin » :-)

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Zoggy mai 4, 2012 à 11:48

Penses-tu que le mouvement « Slow science » peut être vue comme une revendication de diachronisme dans la recherche ?
http://slow-science.org/

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Christian mai 4, 2012 à 3:06

Assurément

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Terence Blake août 7, 2012 à 8:58

Je suis d’accord avec vous sur l’hégémonie du synchronique non seulement dans la politique mais dans presque tous les domaines. Vous citez les domaines de l’attention et de la linguistique, et aussi de la psychanalyse. Là je ne suis pas totalement d’accord avec vous, puisque vous dites que Freud inventait le diachronisme de l’inconscient. Il me semble que Freud essayait de synchroniser et théoriquement, avec les topiques, et pratiquement, avec le dispositif de la séance analytique, un inconscient que d’autres, notamment Nietzsche, avait commencé à diachroniser (c’est la thèse de Deleuze et Guattari). Je dirais plus volontiers que c’est Jung qui diachronise l’inconscient. Certes il synchronise avec l’inconscient collectif (qui a le mérite de pluraliser l’inconscient), mais ceci est subordonné au processus diachronique de l’individuation (comme le montre son autobiographie, et encore plus clairement le LIVRE ROUGE).
Au sujet de la politique diachronique je pense que William Connolly va dans le sens que vous dessinez. J’en parle brièvement ici:
http://terenceblake.wordpress.com/2011/07/24/william-connolly-et-lontologie-du-devenir/
mais je suis d’accord avec vous qu’il faut développer ce type de pensée diachronique qui contient une bonne dose de synchronie, pour éviter de tomber dans le chaos.

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Christian août 8, 2012 à 10:12

Très intéressant cher Terence.
Si Freud participe du diachronisme, c’est pour moi parce qu’il y a la question de l’anamnèse à l’origine de la psychanalyse. Mais, à vous lire, c’est certainement beaucoup plus compliqué que çà.
Par exemple, les archétypes de Jung relèvent-ils du synchronique ou du diachronique ? On pourrait penser qu’ils relèvent du diachronique comme vous le suggérez ; mais s’ils sont permanents et agissent depuis des temps immémoriaux, alors ils relèveraient du synchronique ….
Pas facile :-)

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Terence Blake août 8, 2012 à 1:21

Dans mon commentaire j’ai affirmé que les archétypes sont du côté synchronique, mais qu’ils ont l’avantage de pluraliser l’inconscient (et donc de relativiser l’oedipe freudien). Le côté diachronique c’est l’individuation, et aussi le modèle alchimique.
Mon sentiment concernant les archétypes est qu’ils sont synchroniques au début de l’oeuvre (dans, par exemple, METAMORPHOSES DE L’AME, où son modèle est mythologique) , et qu’ils sont diachronisés après sa confrontation avec l’inconscient. L’anamnèse dans les deux cas remonte au plus-que-personnelle, càd elle est individuelle et transindividuelle. Mais après sa psychose contrôlée Jung a accentué l’importance du mythe personnel, de l’individuation, et de l’imagination active. Son modèle était alchimique et non seulement mythologique. Certes l’aspect synchronique a continué jusqu’à la fin, mais Jung a souligné que son autobiographie et le LIVRE ROUGE étaient les vraies clés à son oeuvre, donc il accordait le primat au diachronisme.
Je pense que malgré ma référence à Jung tout ceci est en accord avec ce qu’affirment Deleuze et Guattari dans ANTI-OEDIPE: Freud a déclenché des processus de l’inconscient, mais il a refoulé leurs dimensions pluraliste (multiplicités) et radicalement diachronique (devenirs).

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