Le devenir algorithmique (4) : les jeux d’écriture

by Christian on 31 janvier, 2012

Dans une précédente note sur les première pratiques scripturales dans les activités de commerce et de transactions économiques, je rappelais que, avec l’invention de la monnaie, une figure avait émergée en la personne du « changeur », qui évolua lui-même vers la fonction du « banquier » quand il se mit à faire « travailler » la trésorerie générée par son activité de change. Cette nouvelle activité lui imposa d’inventer de nouveaux jeux d’écritures, des écritures comptables.

Si « Jeux d’écriture » renvoie aujourd’hui à des jeux pour l’apprentissage de l’écriture dans les moteurs de recherche web, l’expression est également un euphémisme pour désigner des malversations comptables et financières. En ce dernier sens, le jeu d’écriture est perçu comme un tour de passe-passe potentiellement frauduleux.

En dehors des question des transactions économiques, par exemple dans l’informatique, il m’apparaît évident que l’on a à faire à des jeux d’écritures. Un protocole, un compilateur, un programme, tout cela peut parfaitement être qualifié de jeu d’écriture. Serveurs et clients web inter-échangent via un jeu d’écriture. (Un style d’architecture décrit toujours les règles d’un jeu d’écriture)

Il est beaucoup moins évident pour moi de parler de jeu d’écriture à propos des oeuvres littéraires. Il y a bien des styles et des genres mais, bien qu’on puisse dire que ces oeuvres répondent à des règles, je n’arrive pas à me les représenter comme relevant des jeux d’écriture dont je parle ici, ou alors de manière très lointaine, si ce n’est métaphoriquement.

Pour qu’il y ait jeu d’écriture, il faut qu’il y ait une volonté de reproductibilité, d’abord pour soi-même puis pour les autres. Un auteur peut être seul avec son oeuvre, pas celui qui utilise des jeux d’écritures. La pratique scripturale n’est pas la même dans les deux cas. Dans le jeu d’écriture dont je parle ici, la règle est manifeste et il faut la respecter. En ce sens, la littérature est beaucoup plus transgressive dans ses pratiques de l’écriture.

Les jeux d’écriture ont ainsi une fonction collective évidente : les recettes, les méthodes et les techniques de ces jeux d’écriture ont vocation à être adoptées et partagées en constituant des communautés de jeux d’écritures. Autour de chaque jeu d’écriture, des communautés de pratiques se constituent (quelles soient disciplinaires, corporatiste ou politiques).

Il y a donc des jeux d’écritures comptables, juridiques, mathématiques, informatiques, etc. À cette perspective selon le point de vue des champs disciplinaires il faudrait rajouter une perspective temporelle. En effet, l’évolution du processus de grammatisation (cf. Les enjeux de la grammatisation des relations) – aujourd’hui à son stade numérique – tend vers des pratiques de plus en plus poussées avec des techniques de jeu d’écriture qui s’automatisent, parfois en « temps réel » comme c’est le cas dans les écritures spéculatives de la finance.

Plus le processus de grammatisation progresse, plus les jeux d’écritures deviennent des puissances effectives. On se rend compte que la « virtualité » du numérique est en fait ce qui opère notre monde via des jeux d’écritures (centrales nucléaires, toutes les formes de transports, et c’est encore plus le cas pour les activités tertiaires des Banques, de la Finance et des Assurances).

Il m’apparaît également que les jeux d’écriture relèvent tous d’une approche algorithmique et en ce sens s’inscrivent dans le « devenir algorithmique » dont j’ai déjà eu l’occasion de parler ces dernières années.

Par ailleurs, les jeux d’écritures sont également des technologies de transfert : de savoirs, de propriétés, de biens. Jamais ces technologies de transfert n’ont été aussi puissantes, c’est ce que l’on perçoit quand on oppose – même si c’est à tort –  l’économie « virtuelle » de la finance à l’économie « réelle » de la production.

L’écriture qui n’est pas simplement un jeu d’écriture, celle de la poésie, de la philosophie, des humanités, de la littérature et des sciences humaines est pourtant plus que jamais nécessaire car c’est de sa richesse et de sa vitalité que naissent des analyses critiques de ces jeux d’écriture, véritable « bras armé » des technologies de transfert.

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{ 2 comments… read them below or add one }

Alain Pierrot janvier 31, 2012 à 4:03

Il y aurait sans doute lieu de s’interroger sur les rapports du style des écrivains avec les jeux d’écriture.

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Alcuinn février 5, 2012 à 5:41

Et des analyses critiques, ça ne sera pas de trop… C’est bien d’être documenté sur les faits, mais leur sens est plus important. Le fond, la forme…

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