Positivité de l’oubli

by Christian on 9 avril, 2011

Toujours la mémoire est valorisée et mise en avant dans son économie avec l’oubli. Ses techniques et ses ruses sont merveilleuses et parfois même mystérieuses. L’oubli, quant à lui, reste dans l’ombre, il a la figure du négatif et de la privation.

Photo Bertrand Marenger

La mémoire arrache à l’oubli qui, lui, est effacement. Cet arrachement est une technique, et la mémoire est de facto une mnémotechnique.

Pourtant, il ne vient pas à l’idée, sauf précisément chez Freud avec le concept de refoulement, de parler de techniques d’oubli comme on parle de techniques de mémoire.

Qu’est ce que cela veut dire « oublier » ?

Difficile de répondre à cette question sans proposer une définition qui ne soit pas négative ; « oublier », c’est ne pas se souvenir, ne pas se rappeler, ne…pas. L’oubli est un bug, une panne de la machinerie psychique, un défaut et un manque souvent vécu comme une pathologie psychique, car qui se réjouit d’avoir « la mémoire qui flanche » ?

De tout ce que je fais, lis, écoute, perçois et pense dans une journée, comment se fait-il que tant de choses soient « perdues » et « oubliées » le soir même, souvent de manière irrémédiable ?

On pourrait répondre que tout ce qui, durant cette journée, n’était pas marquant, exceptionnel ou extraordinaire ne s’est pas imprimé dans notre esprit.

Cette vision de la mémoire et de l’esprit comme morceau de cire, matière molle apte à être informée, déformée, imprimée ne peut épuiser la complexité du milieu biologique, psychique et collectif.

Source : Flickr – Andrew Wertheimer – CC

 

Il y a bien des « raisons » à l’oubli (et ici on ne se demande plus « qu’est-ce que l’oubli » mais « pourquoi oublie-t-on » ? ), comme celle que l’on invoque en parlant de surcharge cognitive, c’est-à-dire quand la capacité computationnelle d’un individu a atteint ses limites. Ce qui est reçu n’est plus traité, et donc plus stocké ; illustration parfaite du déni de service (DoS) dans les attaques informatiques sur les serveurs.

Mais, ici encore, c’est depuis les limites des capacités de mémoire que la part qui revient à l’oubli se décide. Ce dernier n’est que le puits sans fond des rebuts et des rejets de la psychè, la poubelle du psychique. Ne dit-on pas que les choses tombent dans l’oubli ?

Avec son concept de refoulement, Freud propose un mécanisme psychique qui est propre à l’oubli. Avec le refoulement, les choses ne tombent pas d’oubli par on ne sait quelle force de gravité, elles y sont retenues activement et positivement. L’effacement de la mémoire est à présent le résultat d’un choix et d’une sélection, et non simplement celui d’un manque de place ou d’embouteillage psychique.

Quoi qu’il en soit, quand on accorde une raison et une positivité à l’oubli c’est généralement dans le registre de « la soupape de sécurité », du « disjoncteur ». L’oubli est la main invisible qui débranche pour préserver un équilibre psychique. Cela peut être pour une raison quantitative (cognitive overflow) où qualitative (registre du refoulement freudien) pour protéger le moi.

L’idée est à mes yeux stimulante de renverser la conception naïve et majoritaire de l’économie psychique entre mémoire et oubli, en considérant par exemple que la mémoire ne contiendrait que les choses dont l’oubli ne veut pas, ne veut plus, ou tout simplement en autorise la publication.

Il faut rendre hommage au geste de Freud qui emprunta cette voie en laissant entrevoir que l’inconscient sur-détermine le conscient d’une part, et d’autre part en parlant de lois qui gouvernent le système inconscient. C’est une véritable positivité de l’oubli qui se gagne dans ce qui m’apparait comme étant le concept freudien le plus intéressant : celui de refoulement.

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karl avril 9, 2011 à 9:37

La mémoire peut être renversée également. Se souvenir n’aide pas au pardon. Se souvenir tient du collectionneur et promeut une infobésité. Se souvenir accumule d’une manière baroque nos connaissances.

La recherche d’un certain minimalisme peut permettre d’éclaircir l’horizon et nous le faisons souvent dans différentes circonstances. Nous nettoyons un endroit pour mieux y progresser. Nous nous déchargeons de la masse de ce que nous avons sur les épaules afin d’être plus agile dans notre capacité.

Peut-être existe-t-il une fonction sociale différente de l’oubli et la mémoire dans les sociétés ? Cela se rapproche peut-être aussi de la conception métaphysique de la fin. Entre un modèle où l’univers n’est qu’un cycle et qu’il s’agit de n’aller que de l’avant (bouddhisme) à un modèle où la fin de sa vie est l’exclusion définitive du monde des vivants (christianisme). Peut-être.

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jmc avril 10, 2011 à 10:33

Je trouve souvent des infos qui m’intéressent sur votre blog, avec des commentaires qui les complètent et me font cheminer sur le web.
– Ce matin, je me suis promené sur « La Grange », j’en ai laissé refroidir mon café ! –
Souvent aussi des infos difficiles à décrypter pour de non-initiés, laissant place à de l’intuition. Si je pense que l’oubli a des fonctions positives naturellement pour protéger le corps, permet également le stockage d’informations sans utilité dans un moment présent, je me pose inévitablement la question du chemin d’accès aux informations enfouies dans notre inconscient, ainsi que ses rapports (acceptations ou conflits) avec le conscient, en fait pouvons-nous faire dialoguer facilement les deux compères ?
Si le souvenir n’aide pas au pardon, comme l’évoque Karl dans son commentaire, peut-être que son observation est avantageuse pour le digérer.
Aussi a-t-on vraiment le choix de l’oubli, est-ce forcément un leurre ?

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