Derrida en embuscade

by Christian on 24 octobre, 2010

Quand il a commencé à écrire et à publier son œuvre, il est arrivé à Derrida de se confronter aux textes de ses contemporains : Ricoeur, Foucault, Levinas, Lévi-Strauss, etc.

Or Derrida a un angle d’attaque, dans son analyse critique, qui est redoutable : c’est sa réflexion sur l’écriture. Réflexion qui fait de lui un lecteur et un commentateur qui ne laisse pour ainsi dire rien passer. Il peut très bien s’engouffrer dans quelques lignes d’un texte à partir desquelles il va détricoter toutes les thèses développées par l’auteur.

C’est d’ailleurs ainsi qu’il commence à procéder avec son commentaire de l’Introduction de la géométrie de Husserl, où il s’attache à une brève allusion à l’écriture dans ce texte tardif de Husserl, à partir de laquelle il va encercler l’œuvre comme s’il arrivait à faire émerger son inconscient textuel.

Il reproduira cet exercice avec certains de ses contemporains, à commencer par Foucault et son Histoire de la Folie. Bien que Foucault salue cordialement, dans un premier temps, la critique que Derrida fait de son texte, on a là les prémices de la violente riposte de Foucault en 1972.

Cette façon de procéder est d’ailleurs merveilleusement soulignée et formulée par Gérard Granel dans le compte rendu des trois volumes que Derrida vient de publier pour la revue Critique de novembre 1967,  « Jacques Derrida et la rature de l’origine« , dans lequel il écrit :

« Patience implacable, redoutable douceur, sont aussi à l’œuvre dans les « quelques remarques » que s’attire M. Foucault pour le traitement qu’il fait de Descartes dans l’Histoire de la folie. C’est peut-être là qu’on voit le mieux comment un « point particulier » , d’abord perdu dans l’œuvre, permet de pénétrer peu à peu, puis soudain et entièrement, cette œuvre même toute ouverte, déjouée dans son implicite. Et même il n’y a plus qu’à transporter (pas même à transposer) les insuffisances de l’Histoire de la folie, telles qu’elles apparaissent ainsi, dans les Mots et les choses, pour qu’éclate également l’indétermination essentielle de la notion d’archéologie qui commande toute l’entreprise.« 

Autre victime de la méthode dérridienne, Claude Levi-Strauss avec Tristes tropiques, dont le discours ethnologique est, avec la linguistique de Saussure, un des piliers du structutalisme qui devient dominant durant ces années 60. Une pensée qui reste, aux yeux de Derrida, prise dans le logocentrisme. Derrida s’attache donc, dans la seconde partie de la Grammatologie à une analyse implacable d’un chapitre de Tristes tropiques, « La leçon d’écriture« , montrant :

« par quels stratagèmes l’auteur associe l’apparition de la violence chez les Nambikwara à celle de l’écriture », écrit Benoît Peeters dans sa biographie de Derrida (p. 224), qui est ma source pour la rédaction de cette note.

La réaction de Claude Levi-strauss ne va pas cacher son agacement en s’adressant à la rédaction des Cahiers pour l’analyse qui avaient publié le texte de Derrida :

« Je n’estime pas que ce que j’écris vaut tant d’égards, surtout s’agissant de Tristes tropiques où je n’ai pas prétendu exposer des vérités, mais seulement les songeries d’un ethnographe sur le terrain, dont je serais le dernier à affirmer la cohérence.
Aussi ne puis-je me défendre de l’impression qu’en disséquant ces nuées, M. Derrida manie le tiers exclu avec la délicatesse d’un ours. »

Cette approche dérridienne du texte et de l’écriture a des effets sur son propre style et sur son oeuvre, quand il commencera à s’écarter de l’exercice du commentaire du texte des autres et à écrire « je ».

On connaît ainsi la manie de Derrida qui ne cessait de prendre d’infinies précautions, qui ce soit dans ses entretiens ou dans ses textes écrits, avant d’énoncer ou d’affirmer quoi que ce soit. Il savait mieux que personne qu’à parler, ou écrire, un peu trop vite, à ne pas prendre trop au sérieux le texte, on s’expose dangereusement.

Mais le prix à payer c’est aussi la lecture et l’écoute de Derrida qui peut être rendue fastidieuse : son rapport à l’écriture est son propre pharmakon, à la fois sa force et sa faiblesse (si tant est que je puisse m’exprimer de la sorte.), préoccupé qu’il était de ne pas se retrouver à découvert ou à trop s’exposer.

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Dominique De Vito octobre 27, 2010 à 2:29

La lecture de cet intéressant billet m’a fait penser à une interview de Julia Kristeva où il était question d’intertextualité.
Renseignements pris, Derrida n’a pas donné dans l’intertextualité, mais sans grande surprise, les 2 approches ont des points communs et, Kristeva et Derrida ont fait parti du même groupe « Tel Quel ».
L’un et l’autre sentent bon le « d’où tu parles » (soit, pour certains, l’identification du lieu de discours) des années 60-70 (la plus ancienne ref que j’ai trouvé est un slogan « d’où tu parles, toi ? » de mai 68 mis en oeuvre pour questionner l’autorité).

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