Qu’est-ce que l’incurie de la puissance publique ?

by Christian on 4 juillet, 2009

C’est sur l’incurie de la puissance publique que je conclus la partie que j’ai écrite dans « Pour en finir avec la mécroissance« . Or, on m’a récemment demandé ce qu’était vraiment l’incurie, et pourquoi parler de l’incurie de la puissance publique ?
Mon constat de l’incurie de la puissance publique, dans « Dataware et infrastructure du cloud computing », reposait sur l’abscence de participation de la puissance publique à la constitution des infrastructures du numérique réticulaire. Une absence de participation aussi bien du point de vue financier (pas d’investissement dans les data centers) que du point de vue politique (pas de politique des technologies numériques et des technologies de l’esprit).


Le Littré nous rappelle qu’incurie signifie « défaut de soin, négligence ». Bien évidemment, le terme d’incurie, tel que je l’emploi, s’inscrit dans le champ sémantique du vocabulaire pharmacologique de Stiegler, dont on trouvera l’exposition notamment dans « Prendre soin« .

La puissance publique, elle, s’exerce sur des territoires publics dans la perspective de la recherche d’un bien commun, pour un intérêt collectif. Être de gauche, disait Stiegler à la dernière réunion publique d’Ars Industrialis le 13 Juin 2009, c’est croire à la nécessité d’une puissance publique qui s’exerce réellement, et je rajoute « guidée par l’idée d’un bien commun ». C’est une attention « collective » : c’est le collectif qui s’organise pour prendre soin du collectif, qui définit et gère une sphère publique, une sphère qui n’est pas la sphère du marché. Si je dis « hors du marché », cela ne signifie pas hors de l’économie ou du commerce : il y a bien une économie politique, même si l’incurie de la puissance publique l’a laissé en friche. (Cf Pour une nouvelle critique de l’économie politique)

L’incurie de la puissance publique, c’est l’organisation publique qui se désintéresse du bien commun, qui néglige et qui délaisse le collectif, le vivre ensemble. Ce délaissement tend à laisser la place au marché, soit disant bien plus efficace. Ici également, ce n’est pas l’action de déléguer au marché qui est condamnable en tant que telle, car cela a de toute évidence de nombreuses vertus. Mais c’est de n’avoir aucune mesure et aucune intelligence de cette délégation qui fait qu’à défaut de délégation on assiste plus tôt à un abandon. L’éducation, la santé, la justice, etc. : des pans entiers qui relèvent de la puissance publique sont laissés à l’abandon.

L’incurie se manifeste par une déterritorialisation des lieux publics par la puissance publique elle-même : cela va des trottoirs jusqu’aux espaces numériques. Une déterritorialisation qui a son origine aussi bien dans la déresponsabilisation de la puissance publique que dans l’acharnement du marché à conquérir ces territoires publics. La pression est à la fois interne et externe.

La déresponsabilisation de la puissance publique s’exprime par exemple dans les « politiques du chiffre ». On met en place des indicateurs qui vont mesurer l’efficience de l’action de la puissance publique. Mettre des indicateurs peut-être une bonne chose, sauf quand ces indicateurs sont ceux qui régissent les organisations privées à but lucratif. De fait, le tour de passe-passe consiste à mettre en comparaison la puissance publique avec des organisations qui ne relèvent pas de la sphère publique.

Or l’entreprise et la puissance publique ne se comparent pas puisqu’elle sont incommensurables, elles oeuvrent pour des finalités qui sont sans commune mesure (bien commun d’un côté et bénéfices financiers de l’autre). Et c’est pour cette raison que la puissance publique sera toujours sous-évaluée quand on la comparera à la performance du secteur privée qui cherche à étendre en permanence les frontières de son territoire : celui du marché, de la comparaison, du benchmark et de la cotation.

Les gouvernements successifs, en panne d’idées pour exercer la puissance publique, n’ont ainsi eu pour motivation que d’évaluer la puissance publique à l’aune d’une vision managériale. C’est le spectacle que nous donne depuis des décennies ces présidents qui se présentent comme les VRP de la France, emmenant dans leurs déplacements les grands industriels de la nation pour « conquérir de nouveaux marchés » pendant que, à la maison, le secteur public s’effondre.

Si d’un côté on a mis la puissance publique sur le marché, de l’autre le marché fait tout pour arriver à avoir le pouvoir de côter la puissance publique (donner une note, une appréciation, évaluer), pour l’inclure dans son règne. C’est ce que fait Moody’s en notant aussi bien les entreprises commerciales que les organes gouvernementaux, ce qui induit des modifications pour l’obtention des emprunts pour ces pays : bien noté le crédit est facile à obtenir, mal noté et il est difficile et cher à obtenir. C’est toute la capacité d’investissement des nations qui se retrouve ainsi dominée par le marché.

Il n’y a aucune fatalité à ce que La France devienne une entreprise, une marque, comme que le rêvent les auteurs du rapport levy-jouiet. L’incurie de la puissance publique commence par la négation de sa propre puissance, c’est la puissance publique qui refuse d’exercer sa puissance.

C’est parce qu’il y a ce refus que nous avons assisté à un rapt, une OPA, sur la puissance publique, y compris dans les événements des derniers mois où le marché a profité de l’incurie de la puissance publique pour lui imposer de régler la facture des dérives du capitalisme financier.

La situation est d’autant plus inouïe que, malgré toute cette incurie de la puissance publique, le tendance paradoxale est de penser qu’il faut liquider la puissance publique. Quel est donc cet étrange raisonnement qui semble s’imposer comme une évidence en disant : « la puissance publique a échoué, donc il faut liquider la puissance publique », alors que l’échec vient précisément du fait que la puissance publique ne s’est pas exercée. Or il me semble que la question est plutôt de réactiver la puissance publique que de la liquider.

Face à cette situation il ne faut pas oublier que la puissance publique ne se réduit pas à des gouvernements, des états, des régions ou des institutions. Ce ne sont là que des représentations institutionnelles qui sont censées exercer la puissance publique. Le constat de leur défaillance doit trouver de nouveaux relais pour qu’une intelligence collective puisse participer à un nouvel exercice de la puissance publique.

Cette intelligence collective passera par les technologie relationnelles. Celles-là même que les représentants de la puissance publique n’ont toujours pas pensé : dans un premier temps en n’y voyant que la fable de l’immatériel et du virtuel, dans un deuxième temps en agissant de manière suicidaire en succombant au lobbyisme des industries de rentes du XX° siècle consumériste.

C’est parce qu’internet et le web sont des milieux associés que la question de l’intelligence collective peut être reposée à nouveaux frais. Mais, pour qu’une nouvelle forme de puissance publique puisse s’exercer, il faut que ses représentants actuels comprennent et acceptent l’idée que les données qu’ils détiennent relèvent de la sphère publique d’une part et quelles doivent être ouvertes sur le web d’autre part, afin que l’intelligence collective puisse s’exprimer et s’exercer avec ces données.

Mais relisez les programmes des partis politiques de l’extrème gauche à l’extrême droite : aucun ne pose ces questions, aucun ne s’exprime sur cette incurie de la puissance publique et encore moins ne propose des initiatives plaçant l’ouverture des données publiques comme l’opportunité d’un nouvel exercice de la puissance publique. Avec 60% d’abstentions aux dernières élections européennes, aucun parti ne comprend ce qui passe, aucun parti ne propose les technologies numériques, le web et l’ouverture des données comme piste sérieuse.

Il aura fallu un président exceptionnel aux USA pour que des initiatives se fassent, puis un scandale sur les notes de frais pour que le gouvernement anglais mette en place une réflexion en ce sens là. Que faut-il donc qu’il nous tombe sur la tête en France pour que nous prenions à bras le corps ces enjeux, pour que l’on en finisse avec l’incurie de la puissance publique ?

Je pense que l’exceptionnel tissu associatif dont nous disposons en France est un puissant vecteur de transformation de notre société. Un tissu qui, parce qu’il se numérise et s’outille technologiquement, est capable à la fois de mettre sous pression la puissance publique mais aussi de contribuer activement, en tant qu’acteur de premier plan et réellement motivé, à une politique d’ouverture des données qu’il a déjà commencé à produire lui-même.

Print Friendly
Signaler sur Twitter

{ 2 comments… read them below or add one }

Marc Tirel juillet 8, 2009 à 11:07

Merci Christian,
Excellent post, tout à fait en phase en particulier avec ta conclusion sur le tissu associatif.
C’est par là qu’émergeront les solutions futures dont une essentielle et prioritaire qui est la possibilité pour ces associations/communautés d’utiliser des monnaies libres… à suivre dans les mois qui viennent…

Répondre

Paul Balança juillet 12, 2009 à 10:20

Je ne saurais dire si des solutions futures émergeront du tissu associatif, mais je pessimiste quant au fait qu’elles puissent émerger du politique, comme avec Mr. Obama.

Le discours de Mr. Sarkozy est en cela affligeant. Ces modèles sont clairement des réussites financières du secteur privé et il voit son propre parti comme une simple marque à vendre aux français (http://www.lemonde.fr/politique/article/2009/07/08/nicolas-sarkozy-aux-elus-ump-au-pire-ou-au-mieux-encore-sept-ans-et-demi-avec-moi_1216644_823448.html#xtor=RSS-3224). Très honnêtement, je n’arrive même plus à être en colère devant de tels propos, j’en suis simplement désespéré.

Je pourrais espérer de la jeune génération un sursaut. Mais quand elle semble s’intéresser à la politique, elle ne ressemble qu’à un pantin. Les caravanes estivales des jeunes UMP ou du MJS sont un régal de langue de bois.

Répondre

Leave a Comment

{ 2 trackbacks }

Previous post:

Next post: