Il y a déjà eu plusieurs retours d’utilisateurs à l’occasion de la mise en vente du Sony Reader PRS-505, mais je voulais en souligner une qui m’a particulièrement frappé.
Cette liseuse, terme qui m’a été judicieusement soufflé par Virginie Clayssen, est un instrument qui conçoit la lecture exclusivement comme un flux, et en cela il y a un vrai retour en arrière par rapport à ce que permet le livre, où tout au moins un choix dans la conception et le design du périphérique.

En effet, le texte vient s’afficher dans la lucarne de son écran ; cette évidence a quand même pour conséquence la “cinématographisation” du texte : ici on ne passe pas d’une page à une autre page, ce sont bien évidemment les pages qui se substituent les unes aux autres pour constituer le “film du livre”. il faut donc faire une croix sur tous les va-et-vient de la lecture :

  • regarder rapidement quelques pages plus loin;
  • feuilleter ;
  • aller jeter un oeil au sommaire;
  • etc.

Avec ces périphériques, la spatialisation du texte sur les pages du livre fait place à son inscription dans un flux d’affichage : on s’installe et on lit comme on s’installe et on regarde un film, du début jusqu’à la fin.

“C’est pour de la lecture linéaire”, m’avait en effet prévenu Got qui l’avait acheté avant moi.

Outre l’absence de possibilités d’annotation, de soulignage et d’écriture au sens général – qui justifient le nom de liseuse, et à propos desquels je ne parle pas ici – la pratique seule de la lecture est encore sérieusement reconfigurée par rapport à celle que l’on peut avoir avec le livre. Cela est beaucoup plus adaptée pour un certain type de littérature qui est celle des romans et des récits, mais c’est celle que j’apprécie le moins. Essais et autres études n’y seront pas à l’aise car en se faisant outil de lecture, la liseuse s’est spécialisée dans une utilisation qui laisse peu de place à des pratiques de travail autour de la lecture.

Finalement, aussi moderne soit-il, j’ai eu la sensation que c’était un périphérique fait pour les pratiques de lectures les plus passives, je veux dire pour des pratiques sages, dociles et linéaires de la lecture. Ainsi je m’y suis senti à l’étroit, comme dans ces attractions où il faut “s’attacher et ne pas bouger” pour pouvoir profiter du spectacle.

Je ne suis pas pour autant sceptique quant à l’avenir de ces périphériques de lecture, car je suis persuadé qu’il y a un marché pour autant de périphériques qu’il y a de pratiques de lecture : d’ici quelques années j’aurai certainement plusieurs de ces appareils, un pour les lectures au coin du feu, comme le Sony actuel, un pour les lectures de travail, et puis certainement d’autres comme le Kindle d’Amazon pour avoir accès à des contenus ou à des fonctionnalités propriétaires. On peut même aller jusqu’à imaginer un marché de liseuses hyper-spécialisées : une pour les romans policiers et les énigmes avec des fonctionnalités pour tracer des indices, une autre pour les grands textes philosophiques de la tradition grecque avec des apparats critiques ad hoc, une autre pour la lecture des journaux, etc.

Le jour viendra-t–il où on ne dira plus “qu’est-ce que tu lis ?” mais “quelles sont tes liseuses” ?