Virginie Clayssen a joué le jeu en me posant une question sur mon Google Moderator, je ne pouvais pas ne pas y répondre et ne pas jouer le jeu à mon tour.
La question est donc la suivante :

“S’il fallait expliquer ce qu’est une API à quelqu’un qui n’y connait rien comme un patron de l’édition, comment t’y prendrais-tu ?”

J’ai déjà parlé à plusieurs reprises des APIs mais le cas est ici plus concret. En fait, derrière la question formulée par Virginie, j’en entends immédiatement une autre qui la motive. Car s’agit il vraiment d’expliquer ce qu’est une API à un patron d’édition où bien plutôt de le convaincre de la nécessité d’initier une politique d’API ?


Certes, la compréhension entraîne l’adhésion pense-t-on généralement : et bien je crois que la plupart du temps c’est faux. Beaucoup d’adhésions et de décisions se font sur des quiproquos et des malentendus, tout comme beaucoup de compréhensions et de pédagogies peuvent provoquer des craintes et de l’immobilisme.
J’aurai donc tendance à répondre tout d’abord que pour chaque patron d’édition il y aura une stratégie particulière prenant en compte sa personnalité, la culture de sa maison, les caractéristiques de ses publications, mais aussi ses réseaux d’influence, etc. Là, c’est mon côté commercial qui parle, car je suis convaincu qu’on ne vend jamais la même chose à différents interlocuteurs, même s’il s’agit d’un même objet ou d’un même service, voire d’une même démarche s’il s’agit d’initier une politique particulière, et cela même si l’on reproduit exactement le même discours à chaque fois : car l’inconscient joue toujours son rôle, tapis dans les intersctices et la pénombre de notre langage.
Je ne cherche pas pour autant à me défiler en noyant la question sous un déluge de précautions et de réserves affirmant qu’il n’y a pas un discours mais des discours, ni un patron d’édition mais des patrons d’édition, etc. Mais je tiens toutefois à souligner qu’il y a des certainement des patrons d’édition avec qui il ne faut pas perdre de temps et pour lesquels il faut “donner du temps au temps”, ou parfois simplement attendre qu’ils soient remplacés ou qu’ils partent à la retraite.
Ces remarques préliminaires étant faites, voilà comment je procèderais si je disposais de l’attention de mon interlocuteur (ou les dix commandements pour convaincre un patron d’édition de mettre en place des APIs) :

  1. Je m’attacherais à rappeler que le métier d’une maison d’édition est double : il y a une composante éditoriale et industrielle (ou logistique)
  2. La composante industrielle relève de sa condition de subsistance :  la production et la distribution des livres.
  3. La composante éditoriale ne relève pas de sa subsistance mais de son existence : des choix sont fait, des politiques éditoriales sont menées, et la spécificité d’un catalogue et de ses collections en résulte.
  4. J’insisterai sur le fait que ce dont peut souffrir le secteur de l’édition c’est la croyance que l’activité éditoriale est dépendante non pas d’une activité de production et de diffusion, mais de l’activité de production et de diffusion actuelle. (Universal Music croyait vendre de la musique mais ils se sont aperçus qu’ils vendaient en fait des galettes de polycarbonate avec de la musique dessus).
  5. Je corrigerai immédiatement le tir en précisant que la question n’est pas de tirer un trait sur le livre en tant qu’objet, pas plus que sur la logique industrielle de l’édition existante.
  6. L’enjeu est donc de porter les politiques éditoriales vers une logique de diffusion multicanal, réticulaire pour être plus exact,  qui déborde le sillon unique actuel de la chaîne de production : choix et validation validation des œuvres, mise en page, impression, production des livres et diffusion.
  7. La clé de cette diffusion réticulaire ce sont les APIs en tant qu’interfaces d’accès aux données numériques de la maison d’édition.
  8. Une API n’est pas une porte ouverte d’où les textes pourraient échapper au contrôle de la maison d’édition, bien au contraire. Une API est une interface qui permet de contrôler l’exposition et l’utilisation qui sont faites des données numériques de la maison : son catalogue aussi bien que ses oeuvres. Initier une politique d’APIs c’est d’abord vouloir garder le contrôle de ses données/
  9. In fine, les APIs n’enlèvent rien au rôle et à la fonction d’une maison d’édition. Bien au contraire, c’est une invitation à mener une politique du numérique en réseau d’une maison d’édition afin de lui éviter de devenir endémique.
  10. A noter que la partie logistique doit participer pleinement à cette politique car son système d’information en sera un des premiers clients, tout comme elle sera intéressée par les statistiques d’utilisation des APIs de la maison d’édition pour permettre une meilleure gestion de la production et des stocks de livres.

La question du fonctionnement technique d’une API n’est donc pas le problème qui doit intéresser dans un premier temps le “patron d’édition qui n’y connait rien”. Ce que doit représenter le terme API à ses yeux c’est , me semblet-t-il, que cela réclame que sa politique d’édition puisse s’incarner et se diffuser dans une granularité de questions beaucoup plus précises et concises qu’auparavant.
Mon sentiment, et je terminerai la-dessus, est qu’il ne faut pas chercher à convaincre le patron d’édition de mettre en place des APIs, mais lui indiquer que la mise en place des APIs requiert qu’un certain nombre de questions bien précises trouvent des réponses : à qui faut-il donner des clés d’accès aux données? y a t il un nombre de requêtes maximal par clé d’accès? quelles données sont accessibles ? quelles fonctions de manipulation des données sont offertes par les APIs ? quelles sont les données en lecture, en simple consultation, et celles qui pourront être écrites par des tiers? de quoi ont besoin les gens de la logistique pour mieux gérer la production? comment faciliter les échanges avec les libraires et les bibliothèques? etc. Toutes ces questions sont concrètes, et plus on se les pose plus on a de chance d’avancer sur la nécessité d’avoir une politique d’exposition réticulaire des données de la maison d’édition, c’est à dire de mettre en place des APIs.