L’art de la mémoire

by Christian on 17 décembre, 2005

La question peut aujourd’hui sembler saugrenue, mais comment faisaient nos ancêtres pour se souvenir, alors que les ordinateurs, l’imprimerie, le papier et le stylo n’existaient pas ? Comment se souvenait-on de la liste des courses à faire ? Comment les orateurs mémorisaient-ils leur discours ?

« Au cours d’un banquet donné par un noble de Thessalie qui s’appelait Scopas, le poète Simonide de Céos chanta un poème lyrique en l’honneur de son hôte, mais il y inclut un passage à la gloire de Castor et Pollux. Mesquinement, Scopas dit au poète qu’il ne lui paierait que la moitié de la somme convenue pour le panégyrique et qu’il devait demander la différence aux Dieux jumeaux auxquels il avait dédié le poème.
Un peu plus tard, on avertit Simonide que deux jeunes gens l’attendaient à l’extérieur et désirait le voir. Il quitta le banquet et sortit, mais il ne put trouver personne. Pendant son absence, le toit de la salle du banquet s’écroula, écrasant Scopas et tous ses invités sous les décombres ; les cadavres étaient à ce point broyés que les parents venus pour les emporter et leur faire des funérailles étaient incapables de les identifier. Mais Simonide se rappelait les places qu’ils occupaient à table et il put ainsi indiquer aux parents quels étaient leur morts.

Castor et Pollux, les jeunes gens invisibles qui avaient appelé Simonide, avaient généreusement payé leur part du panégyrique en attirant Simonide hors du banquet juste avant l’effondrement du toit. Et cette aventure suggéra au poète les principes de l’art de la mémoire, dont on dit qu’il fut l’inventeur. Remarquant que s’était grâce au souvenir des places où les invités s’étaient installés qu’il avait pu identifier les corps, il comprit qu’une disposition ordonnée est essentielle à une bonne mémoire. » L’art de la mémoire, Frances Yates.

Simonide

Cicéron rappelle ainsi que :

« …pour exercer cette faculté du cerveau, doit-on, selon le conseil de Simonide, choisir en pensée des lieux distincts, se former des images des choses qu’on veut retenir, puis ranger ces images dans les divers lieux. Alors l’ordre des lieux conserve l’ordre des choses ; les images rappellent les choses elles-mêmes. Les lieux sont des tablettes de cire sur lesquelles on écrit ; les images sont des lettres qu’on y trace. » De oratore, LXXXVI, 351-354.

Le principe de base de cette technique de mémoire consiste à imprimer dans la mémoire une série de loci (lieux), généralement architecturaux, dans lesquels Il faut utiliser des images (imagines) frappantes pour bien mémoriser, en suscitant des chocs émotionnels (humains tachés de sang ou couverts de peinture, animaux chimériques, etc.)
Illustrant le rôle de l’architecture comme lieu de mémoire, Saint Augustin (mort en 430 après J.-C.), qui possédait une mémoire exercée selon les directions de la mnémonique classique, fait ainsi allusion aux vastes palais de la mémoire à partir desquels il évoque toutes les images qu’il veut : « vastes palais », « thésaurus »…

Teatro Olimpico.jpg

C’est en comprenant la mémoire comme une partie de la Prudence (memoria, intelligencia, providentia) qu’Albert le Grand et Saint Thomas d’Aquin en traitent. « l’homme ne peut pas comprendre sans images (phantasmata) ». « Pour la réminiscence, il faut prendre un point de départ, d’où on commence à avancer pour se rappeler… Il faut imaginer une certaine succession de lieux sur lesquels on distribue dans un certain ordre les images (phantasmata) de toutes les choses dont on veut se rappeler ».
Cette technique de mémoire artificielle est donc réalisée grâce à deux choses : les loci et les imagines.

***

Daniel Arasse à montré que la connaissance de cet art de la mémoire était un instrument d’analyse puissant dans l’interprétation des peintures de la renaissance italienne (voir à ce propos les émissions Histoires de peinture diffusées sur France Culture).

Dans le monde de l’informatique plusieurs exemples montrent l’influence souterraine de cette tradition perdue. Citons quelques exemples :

  • Le logiciel Mapmemo.
  • L’interface utilisateur du système d’exploitation d’Apple.
  • La recrudescence des solutions de géo-localisation.

Je pense également que les normes du web sémantique, et notamment la norme OWL des ontologies, ont une vocation à être représentée graphiquement. La consultation du site Information Aesthetics m’en donne quotidiennement de beaux exemples.

Si vous souhaitez en savoir plus sur cette tradition des Arts de la mémoire, voici les ouvrages en français que je vous recommande :

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