Au cœur même de nos organisations industrielles, l’objet technique a mauvaise réputation. Il est déconsidéré par ce qu’on ne lui reconnaît pas un mode d’existence et une logique propres. Cette conception dévalorisante de l’objet technique se répercute dans les fonctions de l’entreprise : l’expert technique n’est pas celui qui décide, c’est le manager, toujours. Aussi ne doit-on pas s’étonner que le jeune ingénieur cherche à tout prix à quitter la filière technique pour la prestigieuse filière managériale.

Devant cet état de fait, comment ne pas s’étonner que les démarches de capitalisation, d’organisation du réseau d’expert, de prévention des départs à la retraite, c’est-à-dire de management des connaissances, bien que considérées comme nécessaires, ne deviennent jamais des priorités ? Certes, aucune entreprise ne pourrait affirmer qu’elle ne mène pas de démarche de management des connaissances. Mais combien ont pensé cette démarche, au lieu de mener des actions ponctuelles en mode pompier ou encore acheter très cher un outil informatique estampillé KM qui, au final, n’est pas utilisé ou sous-utilisé ?
Tous ces effets sont la conséquence du statut donné aux objets techniques. Car la culture technique est comprise comme une sous-culture, même dans les entreprises industrielles. Notre environnement culturel nous a habitué à n’appréhender l’objet technique que comme le fruit d’un besoin économique ou d’une exigence pratique. Or l’idée que l’objet technique a une histoire et une identité propres permet de cesser de ne le voir que comme une aliénation purement ustensile.
Si votre entreprise est une entreprise industrielle et qu’elle ne s’interroge pas sur le mode d’existence propre des objets techniques qu’elle produit (et donc de l’organisation des expertises techniques), il y a fort à parier que vous devez vous dire parfois qu’elle semble fonctionner la tête à l’envers ! Cela peut se manifester différemment : on vend ce qu’on ne sait pas faire (l’intendance suivra), on n’arrive pas à se décider sur la faisabilité d’une demande client, on produit à perte suite à des disfonctionnements de conception au sein de la R&D, le retour entre la production et le bureau d’étude n’existe que sur le papier, etc.

Il faut aujourd’hui réaffirmer avec force qu’il y a une logique et une finalité inhérentes à tout objet technique ; il tend à devenir un système entièrement cohérent avec lui-même, intégré et unifié. Les premiers moteurs, par exemple, étaient un assemblage de diverses pièces qui interagissaient plus ou moins efficacement entre elles. Mais avec le temps, l’intégration des différents composants n’a cessé de croître. Ce ne sont pas les pressions économiques ou les exigences pratiques qui sont la cause de cette évolution, mais l’essence même de tout objet technique. Il y a certes des causes extérieures à l’objet technique comme celles qui tendent à produire la standardisation des pièces et des organes pour en faciliter la rechange. Mais il faut surtout souligner qu’il y a une cause intrinsèque à la nature même de l’objet technique qui ne relève pas d’influences économiques ou d’exigences pratiques ; ce n’est pas le travail à la chaîne qui produit la standardisation, mais la standardisation intrinsèque à l’objet technique qui permet au travail à la chaîne d’exister.