Quand je disais “Google ne sait rien sur moi” et pointait du doigt quelque chose comme une confidentialité algorithmique qui permet aux automates de Google de manipuler mes données sans qu’il n’y ait de rupture de confidentialité, j’ai eu plusieurs remarques selon lesquelles ma distinction était soit floue, soit non pertinente. Et, au final,  Hubert Guillaud me demande :

“Qui est le google dont tu parles ?”.

Mon propos va donc consister ici à articuler la question du qui et du quoi de Google à partir de ceux qui ont pensé cette différence, parmi lesquels Heidegger, Leroi-Gourhan, Derrida et d’autres, mais dont le plus déterminant à mes yeux est Bernard Stiegler, dont je vais reprendre ici les analyses.


C’est dans La technique et le temps, T1, (ed. Galilée, 1994) et plus précisément dans le chapitre 3 de la Première Partie que les choses commencent avec une simple phrase : “ L’invention de l’homme”.

Pourquoi démarrer par là ? Parce que l’ambiguïté du génitif (de l’homme) peut nous permettre de comprendre l’expression “l’invention de l’homme”  soit comme : “l’homme est inventé”, soit comme : “c’est l’homme qui invente”.

“Qui” ou “quoi” est inventé ?

Stiegler pose :

“Le rapport liant le “qui” et le “quoi” est l’invention. Apparemment, le “qui” et le “quoi” se nomment respectivement : l’homme, la technique”. La technique et le temps, t1, p.145

Pour Stiegler, l’invention de l’homme, c’est la technique, comme objet aussi bien que comme sujet :

“La technique inventant l’homme. L’homme inventant la technique. La technique inventeuse aussi bien qu’inventée. Hypothèse ruinant la pensée traditionnelle de la technique, de Platon à Heidegger et au-delà.” (idid. p. 148)

Pour illustrer cette circularité du qui et du quoi, Stiegler s’appuie sur les travaux anthropologiques de Leroi-Gourhan qui suit à la trace la coévolution du cortex (le qui) et du silex (le quoi) en couplant l’apparition de l’homme – son invention –  à l’apparition de la technique. Si l’homme s’invente dans la technique en inventant l’outil on peut dire qu’il s’extériorise techno-logiquement.

Mais dire les choses ainsi reviendrait à poser qu’il y aurait un intérieur préalable comme le suggère tout mouvement d’extériorisation. Or il n’en est rien, et c’est tout le paradoxe de ce processus de co-invention entre le qui et le quoi, entre le cortex et le silex, entre l’homme et la technique : c’est un mouvement d’extériorisation (de la mémoire) qui invente l’intérieur mais n’en provient pas.

C’est en se réfléchissant dans le silex que le cortex évolue via une “maieutique instrumentale”, à la manière d’un proto stade du mirroir :

“effet de miroir où l’un se regardant dans l’autre qui le déforme s’y forme”.(p.167)

Ce mouvement d’extériorisation sans intériorité préalable justifie l’invention du premier concept inventé par Stiegler : l’épiphylogénèse. À la mémoire des gènes (génétique) qui se transmet par l’ADN et à la mémoire nerveuse de l’individu (épigénétique) se rajoute une troisième mémoire : l’épiphylogénèse, qui est la mémoire du silex, du document, et jusqu’aux automates et aux data collectées et manipulées par Google. Cette troisième mémoire, Stiegler l’appelle aussi  “l’organisation de l’inorganique”.

A partir de là, il faut souligner – à la suite de Heidegger – que le développement du quoi – de l’outil et de la technique – s’insère dans un système de renvois : le marteau renvoie au clou, le stylo au support d’écriture, les data aux programmes et aux ordinateurs, etc. Ce qui fait dire que “le quoi est toujours un système de quoi”.

*

C’était donc le quoi de Google que mon propos visait que je disais “Google ne sait rien sur moi”. Évidemment, ce quoi ne vient jamais seul, Google est également un qui, celui d’une personne morale en tant qu’entreprise, mais nous n’interagissons qu’avec le quoi – celui des automates Google – et pas avec le qui.

Cela ne supprime pas toutes les questions sur la confidentialité, loin de là, mais elles arrivent après car elles sont massées, différées et mises en réserve par et dans les automates et sont, du coup, potentiellement explosives.