Le « qui » et le « quoi » de Google

by Christian on 14 décembre, 2013

Quand je disais “Google ne sait rien sur moi” et pointait du doigt quelque chose comme une confidentialité algorithmique qui permet aux automates de Google de manipuler mes données sans qu’il n’y ait de rupture de confidentialité, j’ai eu plusieurs remarques selon lesquelles ma distinction était soit floue, soit non pertinente. Et, au final,  Hubert Guillaud me demande :

“Qui est le google dont tu parles ?”.

Mon propos va donc consister ici à articuler la question du qui et du quoi de Google à partir de ceux qui ont pensé cette différence, parmi lesquels Heidegger, Leroi-Gourhan, Derrida et d’autres, mais dont le plus déterminant à mes yeux est Bernard Stiegler, dont je vais reprendre ici les analyses.


C’est dans La technique et le temps, T1, (ed. Galilée, 1994) et plus précisément dans le chapitre 3 de la Première Partie que les choses commencent avec une simple phrase : “ L’invention de l’homme”.

Pourquoi démarrer par là ? Parce que l’ambiguïté du génitif (de l’homme) peut nous permettre de comprendre l’expression “l’invention de l’homme”  soit comme : « l’homme est inventé », soit comme : « c’est l’homme qui invente ».

“Qui” ou “quoi” est inventé ?

Stiegler pose :

“Le rapport liant le “qui” et le “quoi” est l’invention. Apparemment, le “qui” et le “quoi” se nomment respectivement : l’homme, la technique”. La technique et le temps, t1, p.145

Pour Stiegler, l’invention de l’homme, c’est la technique, comme objet aussi bien que comme sujet :

“La technique inventant l’homme. L’homme inventant la technique. La technique inventeuse aussi bien qu’inventée. Hypothèse ruinant la pensée traditionnelle de la technique, de Platon à Heidegger et au-delà.” (idid. p. 148)

Pour illustrer cette circularité du qui et du quoi, Stiegler s’appuie sur les travaux anthropologiques de Leroi-Gourhan qui suit à la trace la coévolution du cortex (le qui) et du silex (le quoi) en couplant l’apparition de l’homme – son invention –  à l’apparition de la technique. Si l’homme s’invente dans la technique en inventant l’outil on peut dire qu’il s’extériorise techno-logiquement.

Mais dire les choses ainsi reviendrait à poser qu’il y aurait un intérieur préalable comme le suggère tout mouvement d’extériorisation. Or il n’en est rien, et c’est tout le paradoxe de ce processus de co-invention entre le qui et le quoi, entre le cortex et le silex, entre l’homme et la technique : c’est un mouvement d’extériorisation (de la mémoire) qui invente l’intérieur mais n’en provient pas.

C’est en se réfléchissant dans le silex que le cortex évolue via une “maieutique instrumentale”, à la manière d’un proto stade du mirroir :

“effet de miroir où l’un se regardant dans l’autre qui le déforme s’y forme”.(p.167)

Ce mouvement d’extériorisation sans intériorité préalable justifie l’invention du premier concept inventé par Stiegler : l’épiphylogénèse. À la mémoire des gènes (génétique) qui se transmet par l’ADN et à la mémoire nerveuse de l’individu (épigénétique) se rajoute une troisième mémoire : l’épiphylogénèse, qui est la mémoire du silex, du document, et jusqu’aux automates et aux data collectées et manipulées par Google. Cette troisième mémoire, Stiegler l’appelle aussi  “l’organisation de l’inorganique”.

A partir de là, il faut souligner – à la suite de Heidegger – que le développement du quoi – de l’outil et de la technique – s’insère dans un système de renvois : le marteau renvoie au clou, le stylo au support d’écriture, les data aux programmes et aux ordinateurs, etc. Ce qui fait dire que “le quoi est toujours un système de quoi”.

*

C’était donc le quoi de Google que mon propos visait que je disais « Google ne sait rien sur moi ». Évidemment, ce quoi ne vient jamais seul, Google est également un qui, celui d’une personne morale en tant qu’entreprise, mais nous n’interagissons qu’avec le quoi – celui des automates Google – et pas avec le qui.

Cela ne supprime pas toutes les questions sur la confidentialité, loin de là, mais elles arrivent après car elles sont massées, différées et mises en réserve par et dans les automates et sont, du coup, potentiellement explosives.

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karl décembre 14, 2013 à 2:08

Et surtout dans cette interaction avec un quoi qui s’affine de plus en plus pour éliminer certaines aspérités dans nos interactions individuelles renverse bien qui est le qui et le quoi. Dans l’exemple que tu donnais entre le cortex (qui) et le silex (quoi), en prolongeant, je pousserai le cortext (qui) et les outils de Google (quoi)… enfin au début. Ce qui se passe dans les outils de Google par séduction première et utilité du silex à réaliser la tâche et dans un deuxième temps par massivement engager la société dans une algorithmie particulière est que nous sommes petit à petit transformer en quoi. Nous n’utilisons plus un programme (outil) pour répondre à nos besoins. L’outil nous conditionne, éduque à une réaction particulière avec abandon de plus en plus du libre arbrite. Nous entretenons une relation quoi-quoi. Nous devenons une partie du mécanisme. Et c’est bien pour cela que j’ai mentionné plusieurs fois, « nous les robots. »

L’enjeu de Google sait tout de moi ou non n’est pas l’ultime problème, mais une étape du problème. Une fois que l’algoritme sait suffisamment de choses pour que mon « moi » ne signifie plus grand chose et réponde à un stimuli de la machine sans aucune friction, ni contradiction. Je dit au revoir et le corps-texte devient partie de cette machine.

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Christian décembre 14, 2013 à 2:15

C’est très fort ce que tu dis quand tu parles de la relation qui devient quoi-quoi.
C’est aussi le sujet des entretiens du nouveau monde industriel (http://enmi-conf.org/wp/enmi13/) de ce Lundi et mardi prochain.
Moi même je reviendrai dessus.

je suis vraiment très content d’avoir eu ce commentaire 🙂

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Bernard Umbrecht décembre 15, 2013 à 2:39

Quand Georg Büchner pose la question « Qu’est-ce qui en nous ment, vole et tue ? », il me semble qu’il pose la question d’un quoi dans le qui.

La version théâtrale est la suivante :

« Qu’est-ce qui en nous fornique (se prostitue), ment, vole et tue ? Des marionnettes, voilà ce que nous sommes, et des puissances inconnues tirent nos ficelles »
Georg Büchner « La mort de Danton » Acte II, scène 5,

http://www.lesauterhin.eu/?p=3142

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Christian décembre 15, 2013 à 3:54

Bien vu cher Bernard, et merci pour le lien vers l’article.

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Hugues décembre 24, 2013 à 2:23

Il y a quelque chose qui me pose question dans la description de « l’exterioriation sans interiorite prealable ».

Je n’ai pas lu ce livre de Stiegler, donc je suppose qu’il detaille un peu plus cela dans son livre….d’ou ma question…

Je trouve l’explication tres juste si l’on garde un regard exterieur. Par contre cela me donne l’impression d’une identification du sujet a son mental, vu que rien n’est dis dans votre article sur l’origne du mouvement d’exterioration(rien n’est dis sur le corps/esprit). Ce mouvement ne vient pas de nulle-part ? Stiegler precise t’il, par ailleurs, ce qui met en mouvement le corps pour produire cet acte d’exteriorisation ? De meme, que dis t’il sur ce qui agit lors du mouvement du corps, qui n’est effectivement pas guide par sa representation mentale a-priori (comme tres justement decrit) ?

Merci
Hugues

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Christian décembre 30, 2013 à 10:21

@Hugues Il n’y a pas d’origine et, pour reprendre ici Derrida, l’origine c’est la trace : c’est à dire qu’on ne remonte vers l’origine qu’à partir des traces de cette origine qui reste elle-même à tout jamais effacée.

La question de l’origine peut alors être tranchée par le recours à l’argument de l’accident : c’est un accident qui a fait que le processus d’hominisation a commencé. L’accident est alors un défaut d’origine, mais c’est le « défaut qu’il faut » pour qu’il y ait l’homme.
Il n’y a donc pas de distinction corps/esprit, intérieur / extérieur, etc. avant que ce mouvement d’extériorisation sans intériorité préalable n’advienne accidentellement.
Stiegler reprend aussi dans ce contexte la quasi-causalité de Deleuze.

Mais ces questions sont très complexes et elles me dépassent assez largement moi-même.

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Hugues janvier 3, 2014 à 6:28

Merci pour la reponse. Je me rends compte qu’en etant trop vague, ma remarque vous a fait penser que je parlais de l’origine de l’espece. Bien qu’au final cela parle de le meme chose (mais c’est une autre question), je voulais parler de l’origine du mouvement…et pas du tout dans un sens creationiste quand je parle d’origine (que cela soit un Dieu createur ou autres).

Je voulais parler de l’origine du mouvement quand il est « creatif », dans le sens ou il n’est pas repetition d’un geste uniquement conditionne par une representation mentale (comme decrit dans votre article). Par exemple, quand un enfant joue, et dans certains moments par toute pratique d’art (« d’interpretation » qui fait intervenir le « vivant »). Ma question vient en fait de ma pratique, et de recherche associe, trouvant peu de reference dans la culture Occidentale sur ce sujet je voulais vous poser la question. L’Orient par ces pratiques (Taiji, Yoga, meditation Zen et autres) semble avoir beaucoup plus de textes dessus.

Pour faire court (et abrupt) par la pratique, dans mon cas le taiji, l’on peut decouvrir et observer qu’a l’origine du mouvement, dans le corps agit un « axe » (« vide ») forme par une double spirale croisee, et l’on decouvre que c’est cet axe qui guide et fait le mouvement d’extreriorisation suivi de l’interiorisation (et pas issue d’une representation de l’esprit qui peut gener justement ce mouvement physique « naturel », la representation apparait a posteriori).
Evidement, il me faudrait du temps pour decrire plus longuement cela, sans paraitre fou. Mais je me dis que je peux me permettre cette remarque, apres avoir regarde la video du cours de Pharmakon.fr du 16 Mars ou Stiegler parle des representations de serpents sur toute la terre, et sachant que vous avez fait une conference sur Hermes (qui tient a la main ce symbole d’axe avec les serpents croises).
Au vu de ce qui apparait par la pratique, il me semble que cette representation du double-serpent, du double-dragon entrelace n’est pas que symbolique mais vecu dans le corps en premier lieu, une experience d’abord physique (et donc aussi psychique). Certaines pratiques, et enseignements peuvent permettre de re-decouvrir cela (je suis loin d’etre le seul a parler de cela, et dans de multiple « arts ») et je me dis que dans les temps plus anciens les personnes devaient etre plus attentive a cela (avant les retentions tertiaires comme l’ecriture). Vu son role central, il n’est pas etonant qu’elles ont fait un symbole tres important…d’ou ces symboles qui apparaissent partout dans le monde qui decrivent la meme experience dans un contexte culturel different.

J’aurai aime savoir si a votre connaissance, si il y a des ecrits dans notre culture moderne qui decrive et analyse cela plus en detail, au dela du symbole ce qui est au coeur du mouvement. Stiegler, en parle mais en commencant a peine a approcher le sujet. Y aurait t’il des ecrits qui parlent plus en detail de ce qui vous nommez « accident », au dela du mythe de Promethee et Epimethee et autres interpretations qui ne restent qu’au niveau symbolique ?

Je vous remercie pour votre attention, en esperant que ce message ne vous paraisse pas trop loufoque (le format court rends mon texte tres affirmatif ).

Hugues

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