De Léonard de Vinci à Stiegler, en passant par Descartes, Husserl et Derrida

by Christian on 5 janvier, 2013

Husserl, L’origine de la Géométrie : c’est à partir de ce court texte qu’il traduira et commentera que Derrida va construire sa pensée de la trace et élaborer le concept de “différance”.

C’est aussi à partir de ce même texte que Stiegler élabore sa pensée de la technique, du défaut qu’il faut, de la rétention tertiaire et de la nécessité d’une organologie générale qui en découle.

Que dit donc Husserl dans ce texte écrit en 1936 (peu avant sa mort), et publié en allemand pour la première fois en 1954 ?

S’interrogeant sur la constitution de la géométrie, comme de celle de tout science, Husserl se rend à l’évidence : bien que relevant des idéalités (ses objets comme le carré ou le triangle n’existent pas), la géométrie s’est constituée historiquement à partir de l’accumulation des travaux qui se transmettent depuis les proto-géomètres jusqu’aux mathématiciens contemporains ; et il a bien fallu que des savoirs s’élaborent et se transmettent. En cela le langage a joué un rôle médiateur dit Husserl,  mais il y a plus avec l’écriture :

“C’est la fonction décisive de l’expression linguistique écrite, de l’expression qui consigne, que de rendre possible les communications sans allocution personnelle, médiate ou immédiate, et d’être devenue, pour ainsi dire, communication sur le mode virtuel.
Par là, aussi, la communautisation de l’humanité franchie une nouvelle étape. Les signes graphiques, considérés dans leur pure corporéité, sont objets d’une expérience simplement sensible et se trouvent dans la possibilité permanente d’être, en communauté, objet d’une expérience intersubjective” Husserl, L’origine de la géométrie PUF, 1962,  p. 186

Pour le non-initié à la technicité du vocabulaire philosophique, cela peut paraître abscon ; tout comme cela  peut apparaître comme un propos relativement banal pour celui qui n’est pas dérouté par le style. Mais il faut se rappeler que le texte fut écrit en 1936, et surtout que c’est Husserl qui dit çà. Celui-là même qui s’était fait le promoteur du sujet transcendantal dans les Ideen et qui, une fois posé la subjectivité transcendantale comme fondement de toute science, se demandait comment l’intersubjectivité, la communication et la relation entre les sujets, pouvait être pensable.

Dans L’Origine de la Géométrie point d’édifice transcendantal des individus : à la question “comment fonctionne l’intersubjectité ?” Husserl répond à présent : avec le langage mais surtout avec l’écriture comme outil de consignation qui permet la transmission, l’accumulation et les progrès des savoirs et des sciences.

Sans l’écriture, chacun devrait re-parcourir, à chaque fois qu’il fait une pause, la chaîne prodigieuse des savoirs accumulés jusqu’à la veille :

“[…] qu’en est-il des pauses professionnelles et des pauses du sommeil qu’on ne doit pas omettre ici ? doit-il [le chercheur] quand il se met à la poursuite de son travail actuel, commencer par parcourir toute la chaîne prodigieuse des fondations jusqu’aux archi-prémisses et en réactivant effectivement la totalité ?
Il est manifeste que, dans ce cas, une science telle que notre géométrie moderne ne serait absolument pas possible. “ p. 189

Cette consignation, grâce à l’écriture, est ce que Stiegler appelle la troisième mémoire, et qu’il conceptualise à la fois comme rétention tertiaire quand il se place dans le champ husserlien ( cf les rétentions primaires et secondaires de Husserl), soit comme épiphylogenèse quand il se place dans une perspective anthropologique (ce n’est plus une mémoire génétique, ni une mémoire nerveuse mais une mémoire externe et artificielle – c’est à dire à la fois une mémoire technique et une technique de mémoire).

Or nous pouvons remonter à Galiléé pour retrouver une précédente occurence de l’allusion à cette troisième mémoire, à cette rétention tertiaire : Galilée s’était lié d’amitié avec le peintre Cigoli et lui avait demandé de faire les dessins des tâches solaires qu’il avait observé grâce à sa lunette.


Conscient de l’importance du dessin pour communiquer et publier les découvertes scientifiques, Cigoli  écrira dans sa correspondance avec Galilée :

“qu’un mathématicien, aussi grand soit-il, s’il se trouvait sans dessin, ne serait qu’un demi-mathématicien et même un homme sans yeux” (via Panofsky)

[J’ai trouvé des sources contradictoires sur cette citation ;  pour certains c’est Cigoli qui écrit à Galilée, pour d’autres c’est Galillée qui écrit à Cigoli. Si un lecteur peut m’aider à trancher cette question je lui en serait reconnaissant]

J’ai retrouvé cette remarque de Cigoli – qui m’a fait penser au texte de Husserl sur l’Origine de la Géométrie – en re-lisant le très grand Léonard de Vinci de Daniel Arasse. La richesse des papiers et des codex de Léonard donne un relief particulier à la rétention tertiaire. Léonard, certainement de part sa formation dans un atelier de peinture, était sans arrêt dans une activité de prise de note, d’esquisses, et de prototypage. Et il est aujourd’hui presque aussi connu par ses codex (notes et esquisses) que par ses peintures.

Il serait intéressant de revisiter la figure de Léonard à la lumière de l’organologie générale et du concept de rétention tertiaire, surtout lorsqu’on sait que bien des argumentations du Discours de la Méthode de Descartes ont été écrites bien avant par Léonard dans son Traité de la peinture.

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edgar janvier 25, 2013 à 12:51

de Léonard de Vinci à Stiegler ? Sérieux ?

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