Non à la politique industrielle oligarchique esquissée par Thierry Breton

by Christian on 25 juin, 2012


Sous le titre “Free menace l’innovation dans les télécom”, Thierry Breton publie une tribune dans le journal Le Monde en date du 22 juin 2012. Le même jour, Xavier Niel, actionnaire majoritaire d’Iliad et fondateur de Free publie une tribune dans Les Échos, “Free Mobile : mythes et réalités”, qui répond indirectement à la polémique dont Thierry Breton a bien voulu se faire le porte-parole.

L’enjeu des ces tribunes est, à l’occasion de la constitution du nouveau gouvernement suite à l’élection présidentielle, de pouvoir peser sur la future politique industrielle de la France dans un contexte de convergence Télécom, Média et Informatique que l’on appelle plus simplement les industries du numérique.

Il y est question d’emploi ; quoi de plus normal quand on s’adresse au public et à la puissance publique ? Mais il est quand même cocasse de voir Thierry Breton argumenter sur les emplois et l’innovation, lui qui a un passif de “cost killer” et où l’on voit l’innovation et l’emploi chuter dans toutes les entreprises où il a eu un rôle de décideur (après son passage, car il applique toujours une méthode qui a des résultats sur le court terme). On en viendrait même à se demander si Thierry Breton ne prend pas la parole sur les questions d’innovation et d’emploi pour tenter d’offusquer son propre bilan de patron d’industries technologiques.

Je n’attends rien de Breton et de Niel en matière d’emploi et encore moins en matière de travail, mais peut-on le leur reprocher ? Qu’on me cite une entreprise cotée dont l’objectif soit d’employer le plus de monde possible. On peut faire du nombre d’employés un argument a posteriori, mais cela n’intervient pas dans les motivations premières des entreprises.

De plus, conditionner le succès d’une politique numérique par l’augmentation du nombre d’emploi dans le secteur des télécoms est bien naïf tant ce secteur est impacté par nombres de tâches automatisables qui, par définition, détruisent des postes qui ne sont compensés que par des activités dans le marketing-client dont le pire est représenté par les activités de “Call Center” dont on connaît les conditions de travail.

On s’amusera également du fait qu’Atos, la société actuelle dirigée par Thierry Breton, participe au projet Linky visant à remplacer tous les releveurs de compteurs d’ERDF : combien de pertes d’emplois Thierry Breton va-t-il provoquer en France tout en s’inquiétant du nombre de salariés des opérateurs Télécom ? Faut-il également rappeler qu’il est à l’origine de la stratégie de transformation d’entreprise de France Telecom qui fut appliquée par Didier Lombard et qui prévoyait la nécessité de 22 000 départs et une flexibilité du travail dont les suicidés d’Orange seront un triste aboutissement ?

Thierry Breton, le pyromane de l’emploi et de l’innovation serait-il l’homme le plus approprié pour nous indiquer la voie à suivre sur ces questions ?

Mais de qui Thierry Breton se fait-il le porte parole en choisissant de publier cet édito ? De l’oligarchie des télécom insiste Xavier Niel. De cette oligarchie qui fut lourdement sanctionnée en 2005 pour entente illégale, le fameux “Yalta des mobiles” (amende record de 534 millions €), entre le trio d’industriels de la téléphonie mobile par l’ex-conseil de la concurrence. Des pratiques d’entente qualifiées de « particulièrement graves » qui ont entraîné « un dommage à l’économie très important ».

En s’en prenant à Free Mobile, Thierry Breton nous rappelle qu’il est celui dont les pratiques ont directement produit le résultat qu’il vient aujourd’hui déplorer publiquement, effaçant du même coup toute crédibilité à son discours.

N’allez pas croire que je défends pour autant le dogme de la concurrence car, en l’occurrence, je fais partie de ceux qui pensent que les services d’infrastructures mutualisées de transport (numérique, ferré, routier, eau, électricité) doivent rester des monopoles d’état en ce qu’ils doivent gérer un bien public qui, par nécessité, est unique : il n’y a pas deux infrastructures de transport d’électrique, deux réseaux ferré, etc.

Mais de quelle vision industrielle sont finalement porteur Mr Breton et ceux qui lui font prendre la parole aujourd’hui ? Il me semble qu’elle pourrait s’illustrer par ce qui s’est passé avec le marché de l’eau en France.

Des compagnies publiques de la gestion de l’eau, par la suite privatisées, ont mis en place une surfacturation auprès de la population française. Ce déséquilibre monopolistique a constitué des champions français qui ont pu partir à la conquêtes des marchés internationaux et même se développer dans la convergence numérique, dont nous parlons encore aujourd’hui, avec l’épopée Vivendi. Jamais la population française n’a bénéficier de cette stratégie industrielle qui relève plus de la mafia que de l’industrie.

Si les arguments de Breton semblent s’inspirer du Colbertisme ils ne reposent en réalité que sur un corporatisme oligarchique où la figure du consommateur est d’abord celle d’un contribuable qui doit, par son acte d’achat dirigé, financer une entreprise devenue capitalistique ayant pour première vocation non pas l’emploi mais le versement de dividendes.

En deçà du juste prix fixé par “entente” au sein de l’oligarchie, toute nouvelle offre industrielle sera taxée, comme le fait Thierry Breton, de “Low-Cost”. Mais ce qu’il ne voit pas, ou ne veut pas voir, c’est le devenir low-cost de toute industrie de transport arrivant à une certaine maturité car il ignore très précisément la distinction entre les industries de transport et les industries de transfert.

Ensuite, le low-cost n’est pas du tout synonyme de consumérisme comme le suggère l’argumentaire de Thierry Breton. Bien au contraire, je pense que ceux qui veulent acheter une voiture “Dacia” peuvent avoir une certaine vision de la consommation qui repose précisément sur un refus du consumérisme (ou tout simplement pas assez d’argent pour s’offrir le haut de gamme).

Si donc les Wendel ont fait manquer le coche de la révolution industrielle en France en préservant leur rente de situation (cf. Wendel ou l’impuissance de l’investissement français), ne laissons pas Breton & Friends nous faire manquer le rendez-vous avec une prochaine politique industrielle du numérique en France.

Le plus regrettable dans cette polémique c’est que Thierry Breton reste malgré tout un des dirigeant les plus doués, dommage qu’il fasse sa “tête de con” :

Print Friendly
Signaler sur Twitter

{ 9 comments… read them below or add one }

Michaël juin 25, 2012 à 9:56

En quoi Thierry Breton est-il «malgré tout» l’«un des dirigeant les plus doués»?

ps: avant dernier paragraphe «on fait» => «ont fait»

Répondre

Christian juin 25, 2012 à 11:01

Parce qu’il sait mettre une organisation en marche et briser des baronnies qui défendent leur département au détriment d’un projet d’entreprise. On ne peut pas lui reprocher de pantoufler là où il arrive.

Répondre

Sarro Philipe juin 26, 2012 à 2:17
Olivier Auber juin 26, 2012 à 4:16

Voilà un démontage de Tartufferie rondement mené !
Heu, tu vas te faire virer toi ! 😉

Note qu’Arnaud Montebourg, après la VIe république et la démondialisation, semble avoir percuté récemment sur la nécessité d’instaurer un revenu de base (inconditionnel, pour tous, riches et pauvres, etc.) qu’il appelle « capital d’existence ». Cf. son dernier bouquin : « Antimanuel de politique » , chapitre 12 (« La société des contributeurs »).

« Son principe est simple : il s’agirait d’un petit capital versé à chaque Français qui en aurait besoin, et cumulable avec tout autre revenu de son travail. Il constituerait ainsi le filet de protection ultime, celui qui ne peut pas se déchirer, mais surtout qui ne dépend pas de l’emploi. Tout Français, par le simple fait d’exister, aurait le droit de (sur)vivre décemment, et surtout d’organiser sa vie différemment avec davantage de sécurité. Le capital d’existence ne combattrait pas le travail, qui est la seule véritable dignité de l’être humain, au contraire, il le stimulerait et le féconderait. […] Le capital d’existence est conçu comme une richesse collective, versée à tous, produit du travail et de la richesse créée par tous. » Page 254.

Plusieurs détails montrent qu’il ne semble pas avoir complètement assimilé l’idée, qu’il la place dans la catégorie des utopie lointaines, et qu’il la cite « au cas où » elle ferait florès. Personne n’est dupe.

Bon, en attendant, je me demande comment il va faire pour survivre politiquement au wagons de chômeurs qui se préparent. Sans doute, l’histoire lui rappellera plus tôt qu’il ne l’imagine qu’il doit arrêter de perdre notre temps avec une politique de redressement blabla, qui par la force des choses, va se réduire à faire l’arbitre du ping-pong industrialo-mafieux sans jamais s’attaquer aux racines du problème.

Répondre

b juin 26, 2012 à 10:01

Je crois qu’il manque un élément important à cette analyse : l’enjeu actuel est bien l’emploi, et pas l’innovation, ou l’investissement, ou les dividendes, ou les prix pour les consommateurs.
Comment se répartissent les emplois dans le cas de Free, avec quelle chaîne de sous-traitance, et dans quels pays ? Voila ce qui manque comme données. N’oublions pas que bon nombre de produits Apple sont/ont été fabriqués par des sous-traitants asiatiques dans des conditions de travail illégales, et pour le plus grand bonheur de ses fans.
Donc attention aux raccourcis Free=moins cher=plus d’innovation=gentil.

Dans le cas de l’oligopole des telecoms, voila la situation : des prix excessifs facturés aux clients, une rente établie et partagée (oligopole), et des miettes qui sont redistribuées aux sous-traitants (donc principalement à leurs actionnaires), dont la société de T.Breton. Celle-ci pour ce type de contrat dans les telecoms, à cause d’une déflation des prix pour le consommateur, doit avoir recours massivement (>70%) à l’emploi offshore pour préserver autant que possible ses marges. Free Mobile, ce n’est un secret pour personne, a donné lieu à des suppressions de centaines de postes chez les concurrents telecoms, et par ricochet menace le renouvellement de contrat avec les sous-traitants. Certes on a vu qu’il s’agit dans une large majorité d’offshore (hors UE) mais il y a quand même plusieurs dizaines d’emplois concernés rien que dans une société comme celle de T.Breton.
C’est pourquoi il faut mettre ce bilan en balance avec la chaine d’emploi dans le cas de Free avant de pouvoir tirer des conclusions.
L’article de X.Niel nous donne qq indications, mais elles demandent à être complétées/précisées : « Free a recruté plus de 1.500 personnes sur la dernière année pour son activité mobile, auxquelles s’ajoutent les nombreux emplois indirects. Free avait un centre d’appels en France en 2008, il y en a cinq aujourd’hui, avec des effectifs qui ont quintuplé. »
« Enfin, depuis un an, la totalité des emplois créés dans nos centres d’appels l’a été en France et le développement de notre réseau de boutiques contribuera à la croissance de nos effectifs sur le territoire national. »

En résumé : si on est bien d’accord qu’une économie fonctionnant sur la base d’oligopole(s) qui distribuent des miettes à une chaine de sous-traitance est un modèle frauduleux et injuste, à banir, il faut néanmoins que les consommateurs fassent pression sur Free/Iliad pour obtenir davantage de transparence sur ses créations d’emplois, en France, en zone Euro et au-delà.

Répondre

Olivier Auber juin 27, 2012 à 10:41

@b dixit :

« Je crois qu’il manque un élément important à cette analyse : l’enjeu actuel est bien l’emploi, et pas l’innovation, ou l’investissement, ou les dividendes, ou les prix pour les consommateurs. »

Hum, je crois que l’enjeu, ce n’est pas « l’emploi » mais « le travail ». Les deux ne sont pas synonymes du tout, et c’est cette confusion qui est la source de nos malheurs. Il s’agit de trouver à financer le travail, qui contrairement à l’emploi, est infini !

La seule manière que je vois de le financer est l’instauration d’un revenu d’existence inconditionnel et sans contre parties qui permettrait à chacun de s’investir dans le « travail » qu’il désire, et de reconnaître la contribution à l’économie de l’immatériel (logiciel libres, etc.).

Répondre

b juin 27, 2012 à 4:41

@Olivier :
oui pour la distinction emploi != travail
mais mon commentaire ne valait que pour l’analyse Free/Atos/oligopole telecoms ; ce que tu veux impliquer c’est une régulation et un type d’économie qui, bien qu’interessant, dépasse ce débat et se situe à plus long terme.
Mon commentaire se situait dans l’actualité, et de manière très pragmatique : en tant que consommateur ET que citoyen, je ne veux pas que Free me fasse des prix bas en délocalisant hors de la zone euro des emplois, soit directement soit dans ses activités sous-traitées. Et pour en être sur, il n’y a qu’un moyen : exiger en tant que citoyen que Free offre encore plus de transparence sur ces chiffres d’emplois.

Répondre

InternetDev novembre 7, 2014 à 5:58

Oui, Breton n’est qu’un cost Killer.
C’est d’ailleurs tellement à la mode, depuis 2002 que les vrais résultat de ses politiques low-cost, big profits commencent à ne plus être supportable par personne d’autres que les copains de Thierry Breton

Répondre

InternetDev novembre 7, 2014 à 5:58

Au fait, félicitation pour cet article

Répondre

Leave a Comment

Previous post:

Next post: