Sous le titre “Free menace l’innovation dans les télécom”, Thierry Breton publie une tribune dans le journal Le Monde en date du 22 juin 2012. Le même jour, Xavier Niel, actionnaire majoritaire d’Iliad et fondateur de Free publie une tribune dans Les Échos, “Free Mobile : mythes et réalités”, qui répond indirectement à la polémique dont Thierry Breton a bien voulu se faire le porte-parole.

L’enjeu des ces tribunes est, à l’occasion de la constitution du nouveau gouvernement suite à l’élection présidentielle, de pouvoir peser sur la future politique industrielle de la France dans un contexte de convergence Télécom, Média et Informatique que l’on appelle plus simplement les industries du numérique.

Il y est question d’emploi ; quoi de plus normal quand on s’adresse au public et à la puissance publique ? Mais il est quand même cocasse de voir Thierry Breton argumenter sur les emplois et l’innovation, lui qui a un passif de “cost killer” et où l’on voit l’innovation et l’emploi chuter dans toutes les entreprises où il a eu un rôle de décideur (après son passage, car il applique toujours une méthode qui a des résultats sur le court terme). On en viendrait même à se demander si Thierry Breton ne prend pas la parole sur les questions d’innovation et d’emploi pour tenter d’offusquer son propre bilan de patron d’industries technologiques.

Je n’attends rien de Breton et de Niel en matière d’emploi et encore moins en matière de travail, mais peut-on le leur reprocher ? Qu’on me cite une entreprise cotée dont l’objectif soit d’employer le plus de monde possible. On peut faire du nombre d’employés un argument a posteriori, mais cela n’intervient pas dans les motivations premières des entreprises.

De plus, conditionner le succès d’une politique numérique par l’augmentation du nombre d’emploi dans le secteur des télécoms est bien naïf tant ce secteur est impacté par nombres de tâches automatisables qui, par définition, détruisent des postes qui ne sont compensés que par des activités dans le marketing-client dont le pire est représenté par les activités de “Call Center” dont on connaît les conditions de travail.

On s’amusera également du fait qu’Atos, la société actuelle dirigée par Thierry Breton, participe au projet Linky visant à remplacer tous les releveurs de compteurs d’ERDF : combien de pertes d’emplois Thierry Breton va-t-il provoquer en France tout en s’inquiétant du nombre de salariés des opérateurs Télécom ? Faut-il également rappeler qu’il est à l’origine de la stratégie de transformation d’entreprise de France Telecom qui fut appliquée par Didier Lombard et qui prévoyait la nécessité de 22 000 départs et une flexibilité du travail dont les suicidés d’Orange seront un triste aboutissement ?

Thierry Breton, le pyromane de l’emploi et de l’innovation serait-il l’homme le plus approprié pour nous indiquer la voie à suivre sur ces questions ?

Mais de qui Thierry Breton se fait-il le porte parole en choisissant de publier cet édito ? De l’oligarchie des télécom insiste Xavier Niel. De cette oligarchie qui fut lourdement sanctionnée en 2005 pour entente illégale, le fameux “Yalta des mobiles” (amende record de 534 millions €), entre le trio d’industriels de la téléphonie mobile par l’ex-conseil de la concurrence. Des pratiques d’entente qualifiées de “particulièrement graves” qui ont entraîné “un dommage à l’économie très important”.

En s’en prenant à Free Mobile, Thierry Breton nous rappelle qu’il est celui dont les pratiques ont directement produit le résultat qu’il vient aujourd’hui déplorer publiquement, effaçant du même coup toute crédibilité à son discours.

N’allez pas croire que je défends pour autant le dogme de la concurrence car, en l’occurrence, je fais partie de ceux qui pensent que les services d’infrastructures mutualisées de transport (numérique, ferré, routier, eau, électricité) doivent rester des monopoles d’état en ce qu’ils doivent gérer un bien public qui, par nécessité, est unique : il n’y a pas deux infrastructures de transport d’électrique, deux réseaux ferré, etc.

Mais de quelle vision industrielle sont finalement porteur Mr Breton et ceux qui lui font prendre la parole aujourd’hui ? Il me semble qu’elle pourrait s’illustrer par ce qui s’est passé avec le marché de l’eau en France.

Des compagnies publiques de la gestion de l’eau, par la suite privatisées, ont mis en place une surfacturation auprès de la population française. Ce déséquilibre monopolistique a constitué des champions français qui ont pu partir à la conquêtes des marchés internationaux et même se développer dans la convergence numérique, dont nous parlons encore aujourd’hui, avec l’épopée Vivendi. Jamais la population française n’a bénéficier de cette stratégie industrielle qui relève plus de la mafia que de l’industrie.

Si les arguments de Breton semblent s’inspirer du Colbertisme ils ne reposent en réalité que sur un corporatisme oligarchique où la figure du consommateur est d’abord celle d’un contribuable qui doit, par son acte d’achat dirigé, financer une entreprise devenue capitalistique ayant pour première vocation non pas l’emploi mais le versement de dividendes.

En deçà du juste prix fixé par “entente” au sein de l’oligarchie, toute nouvelle offre industrielle sera taxée, comme le fait Thierry Breton, de “Low-Cost”. Mais ce qu’il ne voit pas, ou ne veut pas voir, c’est le devenir low-cost de toute industrie de transport arrivant à une certaine maturité car il ignore très précisément la distinction entre les industries de transport et les industries de transfert.

Ensuite, le low-cost n’est pas du tout synonyme de consumérisme comme le suggère l’argumentaire de Thierry Breton. Bien au contraire, je pense que ceux qui veulent acheter une voiture “Dacia” peuvent avoir une certaine vision de la consommation qui repose précisément sur un refus du consumérisme (ou tout simplement pas assez d’argent pour s’offrir le haut de gamme).

Si donc les Wendel ont fait manquer le coche de la révolution industrielle en France en préservant leur rente de situation (cf. Wendel ou l’impuissance de l’investissement français), ne laissons pas Breton & Friends nous faire manquer le rendez-vous avec une prochaine politique industrielle du numérique en France.

Le plus regrettable dans cette polémique c’est que Thierry Breton reste malgré tout un des dirigeant les plus doués, dommage qu’il fasse sa “tête de con” :