Sur la « coopérative politique » de l’Appel du 22 mars

by Christian on 24 mars, 2010

Daniel Cohn-Bendit a rendu public, au soir du deuxième tour des régionales 2010, son Appel du 22 mars. Ce petit texte est vraiment intéressant, contrairement à ce à quoi les partis politiques nous ont habitués (çà s’appelle la misère), aussi je propose d’en faire une lecture commentée et critique.

Daniel Cohn- Bendit (DCB) commence par souligner les succès de Génération Écologie aux deux précédentes élections (Européennes et Régionales) et place immédiatement le motif de son appel sous l’injonction à consolider le mouvement de l’écologie politique :

« … la consolidation est une nécessité absolue »

L’enjeu est de sortir le mouvement de la menace que représente une dissolution portée par les « petits intérêts particuliers », les « jeux de pouvoir » ou encore « la folle tempête des égos en compétition ».

Comment structurer le mouvement de l’écologie politique ?


D’emblée, le visage des appareils de partis apparaît comme un repoussoir, « cela reviendrait à nous installer au cimetière, déjà bien encombré, des espérances déçues ». C’est finalement une question de structure et d’organisation que place DCB au coeur du débat. Pour le dire autrement : quelle organe pour  l’écologie politique ?

La question apparaît donc comme une question interne, qui ne concerne pas ceux qui ne militent pas pour les verts et le mouvement d’écologie politique. Et pourtant, cette question de l’organisation d’un mouvement politique n’est pas présentée comme une démarche interne : elle est plublique et l’appel s’adresse à tous car il présente l’organisation d’un mouvement politique comme étant la principale cause du discrédit de la politique qui se confirme un peu plus à chaque élection. La promesse qui est faite en substance étant : « notre organisation doit refléter et incarner notre manière de faire de la politique, et celle-ci ne doit pas être menée « hors-sol ». On perçoit déjà la logique de territorialisation, voire re-territorialisation, qui est en jeu dans l’organisation d’un mouvement politique s’il ne veut pas se couper de la société et devenir stérile en évoluant en vase clos.

Sur cette question, l’initiative de DCB a été reçue par Cécile Duflot et Dominique Voynet comme étant « intéressante » mais qu’il fallait plutôt continuer à « travailler sur le projet ». C’est ni plus ni moins que le coeur de la proposition qui est, somme toute, balayée d’un revers de manche. Pour elles, la restructuration n’est pas vraiment à l’ordre du jour.

Mais DCB poursuit :

« Nous avons besoin d’un mode d’organisation politique qui pense et mène la transformation sociale, en phase avec la société de la connaissance. J’imagine une organisation pollinisatrice, qui butine les idées, les transporte et féconde d’autres parties du corps social avec ces idées »

« Société de la connaissance » et « organisation pollinisatrice » sont clairement les concepts que développe Yann Moulier-Boutang depuis plusieurs années. Rien d’étonnant à celà puisque l’on sait que Moulier-Boutang conseille DCB. Dans la suite du texte il s’agit même, pour reprendre un thème du « capitalisme politique » de :

« faire passer la politique du système propriétaire à celui du logiciel libre ».

Le thème du modèle du logiciel libre est là aussi d’actualité ; Ars Industrialis en avait fait le sujet d’un débat public le 6 mars dernier sur le thème Logiciel Libre et économie de la contribution : le temps de la déprolétarisation. A ma connaissance, c’est une des rares allusions au modèle du logiciel libre qui soit faire par un politique (je ne connais des propos en ce sens que chez François Bayrou, mais vous me donnerez peut-être d’autres exemples en commentaire).

Ce sont quand même quelques concepts-clés qui sont placés au coeur du débat au travers cet Appel du 22 mars :

  • importance de la territorialisation ;
  • la forme et l’organisation d’un parti déterminent explicitement ou implicitement sa « capabilité politique » ;
  • la mise en avant d’un modèle contributif et ouvert à l’image des pratiques du logiciel libre ;
  • la valorisation des externalités positives, via la métaphore de la pollénisation ;

Alors, quelle est donc cette nouvelle organisation politique qui ne soit « ni parti-machine » (allusion au PS), « ni parti-entreprise (allusion à l’UMP) ?

Il s’agirait d’une « Coopérative Politique ».

Je dois avouer que je n’ai pas été surpris de voir apparaître la coopérative au coeur du débat politique, mais je pensais que cela viendrait plus tard, pas tout de suite. En tout cas pas dès le lendemain des élections régionales.

Bien sûr, l’Appel ne rentre pas dans les détails puisque il revient aux collectifs locaux de se créer eux-mêmes afin de s’emparer de la question pour tracer une forme et donner naissance à la structure coopérative. On connaissait les coopératives de consommation, agricoles, de commerçants, de crédit, ouvrières de production et quelques autres, mais parler de coopérative politique est plutôt inédit.

Il existe déjà une initiative autour de sites conçus pour animer une action politique, dont par exemple La CooPol dont Martine Aubry vantait récemment les mérites en disant qu’elle utiliserait bien cette plateforme au sein du PS :


Martine Aubry présente la Coopol
envoyé par la-coopol. – L\’actualité du moment en vidéo.
Ce qui nous permet de remarquer au passage que l’Appel du 22 Mars de DCB propose déjà que le site http://europeecologie22mars.org/ devienne le lieu et l’outil technique d’où ce fera la modération du discours politique. On pourrait d’ailleurs voir cet appel comme étant la volonté qu’une organisation se constitue autour d’une URL. Soyez local mais venez dans ce lieu, à cette URL, pour être modérés.

Mais quand on voit le site web, on comprend vite que pour participer il faut envoyer des mails avec des contributions « qui ne doivent pas dépasser 2 500 signes », on peut avoir quelques doutes sur la capacité du site à être autre chose qu’une vitrine, et certainement pas un organe de contribution, ni une plateforme coopération politique.

Mais le vrai débat est peut-être ailleurs, dans ce qui n’est pas explicitement dit. En effet, il me semble que c’est autour de la figure du militant que l’on peut trouver une clé de voute du dispositif qui se met en place. Car cette démarche ne s’adresse en effet pas au militant, d’ailleurs la connotation « militaire » du terme ne devrait pas trop plaire aux verts. Qu’est ce qui ce joue là ?

Le militant est devenu gênant pour les mouvements politiques. C’est peut être parce que « militant » devient un peu trop synonyme de « one way » : on ne discute pas avec un militant, si il est convaincu de ce pourquoi il milite, il ne souhaite pas changer d’avis et ne cherche qu’à convaincre ceux qui l’entourent, en bon soldat du politique.

Rien de plus ennuyeux qu’un militant, que ce soit un militant UMP, NPA, Vert, PS, voire même un militant du logiciel libre quand il devient un intégriste de sa cause.

Pour un parti politique, un militant c’est aussi celui qui renferme l’organisation sur elle-même. Celui qui lui donne une frontière et, en même temps, un intérieur et un extérieur. La critique de DCB vise aussi le militant en tant qu’il assèche et aseptise le discours et la critique. Derrière le passage du parti politique à la coopération politique il y a aussi la volonté d’un passage du militant au contributeur.

Pas sûr que les militants apprécieront la mutation. Mais qu’importe puisque l’appel ne s’adresse pas à eux en tant que tels puisque, écrit DCB, pour participer à la coopération politique « on peut être vert, socialiste, cap21, communiste, que sais-je encore… ».

Autant il y a peu de chance que les partis traditionnels, avec leur cortège de militants, fassent le choix de la coopération politique, autant il y a cette opportunité nouvelle de faire de la politique avec ceux qui éprouvent une forme de gène à devoir être encarté et militant pour participer. La chose est aujourd’hui possible grâce au web comme milieu associé : cela se passera donc sur le web. Enfin, peut-être.


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didier mars 24, 2010 à 12:55

C’est amusant de vouloir faire de la politique comme on fait du logiciel libre et d’utiliser pour cela un site web motorisé par un logiciel libre (WordPress) mais sans le citer, ce n’est pas obligatoire mais cela donnerait de la cohérence à la démarche.
Cerise sur le gâteau, le thème utilisé (Lysa) n’est pas non plus cité (alors que pour le coup c’est obligatoire) à la différence du « réalisateur » du site qui lui est bien visible.
On est ce que l’on fait paraît il, dans ce cas et d’un point de vue juste technique les choses sont claires, non? 🙂

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Emmanuel AURAY mars 25, 2010 à 12:48

Ce qui me frappe surtout, c’est que DCB n’ait pas « posé la première pierre » en créant un compte dans un réseau social tel que diigo, par exemple et s’est borné à un blogue qui est par construction hiérarchique et vertical…

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Richard mars 25, 2010 à 4:40

@Didier, oui, cela il faut le dire à PGS qui a réalisé le site et l’a signé, par contre cet appel a une portée politique non négligeable et ce ne sont pas ces négligences techniques qui vont l’infirmer.
@Christian, si nous pouvons parler de logiciel libre aujourd’hui, c’est bien parce qu’il y a eu – et qu’il y a – des gens qui « militent » pour cette cause. L’invention de la GPL, sa défense au long cours a rendu possible cette économie de la contribution… Je pense que l’opposition militant/contributeur n’est pas très féconde, il est plus intéressant de penser à l’opposition masses/multitudes. Antonio Negri nous aide bien à penser cela…

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Christian mars 25, 2010 à 5:29

@Richard, je sais bien que je marche sur des oeufs en présentant le militant sous cet angle. Cela mériterait certainement d’y revenir et de donner un peu plus de précisions.

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Richard mars 25, 2010 à 7:05

@Christian, oui, la question est difficile, mais on sent bien que si on ne veut pas de la guerre – militant est lié à soldat – on est bien obligé de reconnaitre que nous sommes en pleine guerre économique. Un exemple en plein dans les questions que tu traites -avec bonheur – dans ce blog. Fin novembre tu participes aux « Entretiens du nouveau monde industriel » entre Daniel Kaplan, Georges Amar et Frederic Kaplan. G.Amar parle de d’innovation à la RATP. Daniel Kaplan parle de Ville 2.0. Frederic Kaplan parle d’haptique mais est connu pour ses récentes initiatives autour du bookstrapping (QR Code sur les livres et enrichissement de la lecture). Personne pour interpeller Georges Amar sur cette décision de la RATP d’apposer du Flashcode (code propriétaire de l’AFMM) dans tous ses abris bus ! Pourtant démarche contradictoire avec l’esprit de la Ville 2.0 de D.Kaplan, contradictoire avec l’esprit d’Ars Industrialis, stupide vis à vis de l’innovation possible de la lecture augmentée de F.Kaplan… Personne n’a rien dit !!! Il eut fallu un esprit militant pour faire remarquer la bêtise sytèmique !

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Christian mars 25, 2010 à 8:31

@Richard, bien sûr, d’accord avec toi sur le fait que l’activisme et le combat sont des valeurs nécessaires.
Mais ne crois-tu pas que la figure du militant repose sur une posture d’opposition systématique, partisane et parfois exacerbée ?

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Richard mars 25, 2010 à 9:16

@Christian, oui la figure caricaturale du militant est bien celle que tu donnes, mais le participe présent de militant autorise un espoir !
Il y a un DVD sur Antonio Negri dont j’ai parlé – Des brigades rouges à Attac Edition Montparnasse – où il est interrogé sur la question du militantisme des intellectuels qui n’aurait servi à rien en Italie à la fin des années 1960… il répond : « Mais oui, cela a servi, on a inventé un langage ! »
Merveille de réponse !
Un militant secttaire ne sert à rien, qu’il reste à son catéchisme ! Tandis qu’un militant ouvert sur le monde, invente du possible donc un langage !

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Hubert Guillaud mars 29, 2010 à 12:23
Denis avril 12, 2010 à 1:40

Je vous conseille Voix Ecologiques.

-> http://voix-ecologiques.ning.com

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