12 Nov 2011, 10:41
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Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne (1)

L’espace de la publicité : ses opérateurs intellectuels dans la cité

Cette série sera constituée par quelques notes de lecture de certaines des contributions de l’ouvrage Les savoirs de l’écriture en Grèce ancienne », ouvrage collectif sous la direction de Marcel Détienne (1988, réédition 2010, ed. Presses Universitaires du Septentrion).

Je commence tout de suite avec le premier texte, celui de Marcel Détienne, « L’espace de la publicité : ses opérateurs intellectuels dans la cité ».


Écrire les lois

L’irruption de l’écriture dans le champ politique, en Grèce, se fait au travers de la figure du législateur. C’est par exemple Solon à Athènes, dont Détienne nous rappelle qu’il écrit des lois “au milieu des affrontements, dans la violence des partis et pour mettre un terme à la guerre civile”.

Gravure représentant Solon

Cette écriture, contrairement à certaines représentations d’artistes qui en ont été faite, n’est pas celle de l’intimité du scribe dans les alcôves du pouvoir et de l’administration :

“L’écriture se fait d’emblée monumentale, architecture de lettres. Les lois sont gravées sur une machine faite de poutres de bois rectangulaires […] Machine à faire voir, à faire lire, installée au coeur de la cité, dans le Prytanée, à proximité d’Hestia, la puissance du Foyer Commun”” pp.31-32

Dans un contexte marqué par les dissensions de la stasis – que l’on traduit par “guerre civile” mais qui comprend tout un dégradé de maux indiquant des dissensions intestines au coeur de la cité – face à la stasis, disais-je, il faut trouver des remèdes. Quand l’âme de la cité fut malade, plusieurs médecines concurrentes se penchent à son chevet, écrit Détienne :

  • se donner un tyran
  • faire appel à un “arbitre”, un aisymnète
  • aller chercher un purificateur, un expert en incantations
  • interroger l’oracle de Delphes
  • s’en remettre à un législateur

Présence de l’écriture

Le champ du politique ne fut réellement modifié profondément qu’avec le législateur et un certain usage de l’écriture :

“Avec la mise par écrit des lois, avec la rédaction des premiers textes juridiques, le tracé des lettres cesse d’être graffitique. Il apparaît sur une surface largement déployée, entièrement aménagée à son usage.” p 36

Les stèles de marbre et les grands blocs de pierre qui accueillent ces écritures sont préparées soigneusement et l’occupation de cette surface se double d’un travail géométrique que nous appellerions aujourd’hui “mise en page” et “typographie”. Les lettres se suivent et s’alignent parfaitement, la surface est également quadrillée, dès 550 av -JC, afin que chaque lettre trouve précisément sa place dans la cellule qui convient.

Cette volonté de lisibilité est essentiel au vue de l’importance que l’écriture acquiert dans sa fonction publicitaire qui déborde la simple fonction instrumentale d’aide mémoire. On n’écrit pas seulement pour “se souvenir”, l’écriture devient une forme d’action, une action politique qui justifie que tout soit fait pour que la loi écrite soit toujours la plus visible. Ainsi dès la fin du VI° siècle, la couleur ajoutée aux fonds et aux lettres attire l’attention du lecteur. Il faut que “çà en jette” comme on dit aujourd’hui.

La chose écrite en son autonomie

Ces documents-monuments, entre 650 et 450, montrent l’instauration d’une véritable autonomie de la chose écrite qui se décline selon plusieurs modalités :

  • autodéfense de la loi : la pierre inscrite veille elle-même à prévenir les déprédations dont elle pourrait être l’objet. Porter atteinte aux écrits de la cité c’est se conduire en traître, en meurtrier voire en sacrilège ;
  • autocitation  de l’écrit : un système de renvois et de références d’une loi à l’autre commence à se mettre en place vers la fin du VI° siècle ;
  • référence à d’autres choses écrites ;
  • auto-définition de ses vertus propres ;

La tentation du scribe

Il va de soi que ce système de publication prend le contre-pied radical de toute une pratique de l’écriture qui s’inscrivait dans le secret des palais voire dans l’intimité d’une correspondance :

“La décision d’entrer dans l’écrit est dans les cités assez nette pour amener certaines d’entre elles à légitimer l’autorité d’un type d’homme que sa compétence technique et professionnelle va mettre pour un temps à égalité les plus hauts magistrats” p. 64

Ce personnage est celui du scribe en tant qu’il devient le “maître des écritures publiques”. Mais, Détienne le souligne au passage en s’appuyant sur la figure de Spensithios (cf. contrat de travail du scribe Spensithios), le scribe n’est pas un archiviste : “sa maîtrise graphique n’a pas pour fonction de faire reculer les limites de la mémoire” (p.68). Son rôle et son action se placent dans l’articulation du double registe des affaires des hommes et des affaires des dieux (le profane et le sacré).

L’importance qu’acquiert ce personnage a conduit les cités à prendre une série de mesures pour contrôler le pouvoir potentiel des maitres des écritures. Cela passe surtout par l’instauration d’une sorte de méta-loi qui dira par exemple que :

“nul ne pourra être plus d’une fois le scribe pour une même magistrature, ni plus d’une fois le scribe d’un des trésoriers ni en même temps le scribe de deux magistrats” p. 71.

On reconnaît ce qui aujourd’hui s’appelle le non-cumul des mandats et la limitation du nombre de mandats. Mais, après être inscrites dans la loi, ces règles strictes ne vont pas manquer de jouer en faveur de la démocratie et contre les séductions du pouvoir personnel :

“limiter une charge dans le temps, interdire le renouvellement d’une fonction ou d’une magistrature, obliger enfin chacun, en fin d’exercice, à rendre des comptes” p. 72.

Ainsi va se constituer, au cours du VI° siècle, le principe de l’égalité devant la loi, devant la loi écrite, souligne Détienne.

Un nouveau régime à Samos

Hérodote raconte les aventures d’un scribe, Maiandrios, au service de Polycrate, tyran de l’île de Samos entre 538 à 522 avant J.-C. (rappelons que Pythagore, qui était né à Samos, quitta l’île à cause de la tyrannie de Polycrate, vraisemblablement en 535).

A Polycrate tout souriait et tout réussissait de manière insolente :

“Selon Hérodote, Amasis [roi d’Égypte] voit en Polycrate un homme à qui la chance sourit trop et lui conseille de jeter au loin l’objet qui lui tient le plus à cœur afin d’éviter un revers de fortune. Le tyran suit sa recommandation et part en mer pour se défaire d’une bague incrustée d’une pierre précieuse qui lui est particulièrement chère. Cependant, quelques jours plus tard, un pêcheur prend dans ses filets un grand poisson qu’il considère digne de son souverain. Alors que les cuisiniers de Polycrate préparent le présent, ils y découvrent l’anneau et, tout heureux, l’apportent au tyran. Quand le récit de l’histoire de son allié parvient à Amasis, il dénonce immédiatement les accords qui les lient, craignant que l’incroyable chance qui favorise cet homme ne se termine par un sort funeste.” Wikipedia

La chance ne tarda pas à tourner. Oroitès, gouverneur perse qui s’était mis à le haïr, l’attirât dans un piège pour le crucifier, laissant Maiandrios à Samos à qui Polycrate avait délégué son pouvoir avant de partir pour son dernier voyage.

Représentation de la crucifixion de Polycrate par Oroitès

Mais que va faire Maiandrios de ce pouvoir ? Il va convoquer l’assemblée des citoyens et leur dire :

“Le sceptre et la puissance. Polycrate me les a confiés. Je peux vous commander. Mais je ne veux pas, ainsi que Polycrate l’a fait, régner sur des hommes qui sont mes semblables.

Je mets donc donc l’arché, le pouvoir de commander, au milieu (es méson), et je proclame lisonomie, l’égale répartition des droits politiques/ ou l’égalité devant la loi”. Hérodote, cité par Détienne, p.74

Ce modèle isonomique va largement se déployer au VI° siècle, avec certaines variantes selon les maîtres des écritures et les lieux. En ce qui concerne Maiandrios, les choses vont mal tourner car dans le même mouvement il va s’accorder quelques privilèges de fonctions et de rétribution. Immédiatement, les citoyens de Samos profitent de la liberté offerte pour injurier le scribe :

“Tu n’es pas digne de nous commander, canaille ; pense plutôt à rendre compte des richesses, de l’argent que tu as administré”. Hérodote, cité par Détienne, p.78

Désormais, il faut “rendre des comptes”. Aussi, à peine entre-ouverte, l’isonomie va se refermer :

“[Maiandrios] bat en retraite, prend ses dispositions, et invite chacun des Samiens à venir voir les livres de compte chez lui, dans le calme et le silence de la forteresse dont Polycrate lui a laissé les clés. Il n’y aura donc pas de comptes rendus publiquement …” p. 78

L’histoire raconte qu’aucun des visiteurs ne ressortit du palais de Maiandrios ; et le scribe se fit tyran pour n’avoir pas pas imaginé qu’il serait lui-même exposé à ce qu’il avait mis en place :

“Et le scénario d’Hérodote, décidément excellent, rappelle que le débat, quand on change brutalement de régime, c’est aussi l’injure. La liberté de parole commence par les gros mots et les invectives. Elles ont d’ailleurs gardé leurs droits dans le débat politique” p. 80

Toujours est-il que cette égalité devant la loi va annoncer quelques unes des découvertes intellectuelles majeures qui sont solidaires de l’isonomie :

“Astronomie sphérique, géométrie démonstrative, géographie sur cartes, autant d’activités qui se déploient en milieu isonomique. Et avec d’autres — comme la philosophe et la médecine — elles invitent à mesurer l’impact de l’écrit et sur l’organisation de nouveaux savoirs et sur les objets intellectuels qui s’y façonnent depuis Anaximandre jusqu’à Hippocrate.” p.81

Merci pour votre compte-rendu, très stimulant.

Je me demande si cet idéal de « publicité » n’est pas directement lié avec la fascination des anciens grecs pour le cercle. C’est la figure par excellence de la simultanéité et de la centralité : tous les points du périmètre convergent à égale distance vers le centre. De fait, la représentation géographique de l’Atlantide chez Platon s’exprime par une succession de cercles concentriques. Lorsque Ménippe s’envole dans un dialogue de Lucien, il appréhende la terre comme une sphère centrée sur le Péloponnèse, considéré comme le point de mire de toutes les observations humaines.

[Reply]

Je crois que oui, et c’est d’ailleurs la perspective qu’évoque Détienne en fin de texte. Il souligne également que c’est l’isonomie politique (au travers de sa technicité écrite) qui va inséminer les mathématiques, la géographie et l’astronomie.

[Reply]

 

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