L’acédie, un symptôme de l’amour chrétien

by Christian on 28 avril, 2011

Lucrèce Luciani-Zidane était l’invitée de Frédéric Lenoir dans son émission Les racines du ciel du 12 Avril 2011. Je retranscris très librement ci-après les propos de l’émission qui était axée sur son livre : L’Acédie, le vice de forme du christianisme. De Saint Paul à Lacan.

Le démon de l’acédie

L’étymologie du terme acédie, telle qu’on peut la lire dans wikipedia, est la suivante :

Étymologiquement, ἀϰήδεια (prononcer « akêdéia ») signifie en Grec ancien  : négligence, indifférence. Ce nom appartient à la famille du verbe άκηδέω (prononcer « akêdéo »), qui veut dire « ne pas prendre soin de ». On a l’image de quelqu’un qui néglige de prendre soin de lui-même, et finit par se désintéresser de tout.

Pour une version plus phénoménologique de l’acédie, on se rapportera au texte récent de Gaëlle Jeanmart, Acédie et conscience intime du temps, tout aussi intéressant.

L’acédie est un concept de la théologie chrétienne que l’on présente généralement sous le vocable étonnant d’ “ennui spirituel”.

Pour les premiers anachorètes, ces premiers ermites chrétiens, le pire des dangers était l’acédie, présentée comme une forme d’ennui, bien que le terme d’ennui n’existait pas encore car il n’apparaît qu’au 12°siècle. L’acédie est assimilée à un “démon de midi” dont l’effigie le représente avec une massue qui peut assommer le moine soit l’étourdir d’un sommeil dont il peut ne pas se réveiller, soit le faire se mettre à s’enfuit et à courir comme un fou dans le désert.

Un démon armé d'une massue enfourne les damnés dans la gueule du Léviathan (Conques)

Le sommeil et la fuite insensée sont donc les deux premiers symptômes qui reviennent pour caractériser l’acédie. Le troisième est un comportement où le moine désespère de tout, n’as pas d’appétence à la prière et perd toute motivation ; c’est dans ce comportement que l’on retrouve un champ lexical qui s’apparente à l’ennui.

« Le démon de l’acédie, qu’on appelle aussi démon de midi, est le plus pesant de tous les démons.
Il attaque le moine vers la quatrième heure, et l’assiège jusque vers la huitième. Il commence par lui donner l’impression que le soleil est bien lent dans sa course, ou même immobile, et que le jour a cinquante heures. Puis il le pousse à regarder sans cesse par la fenêtre, le jette hors de sa cellule pour examiner le soleil et voir si la huitième heure approche, enfin l’incite à jeter les yeux de tous côtés, espérant la visite d’un frère.
Il lui fait prendre en haine l’endroit où il se trouve, son genre de vie, le travail des mains ; il lui suggère qu’il n’y a plus d’amour parmi les frères, qu’il ne peut compter sur aucun…  » Évagre le Pontique

On est tenté de faire de l’acédie l’ancêtre de la dépression.

Dans le christianisme primitif des pères du désert, rencontrer l’acédie est fatal, incontournable ; celui qui s’isole pour trouver Dieu et être touché par la grâce ne peut  échapper à cette rencontre et à cette épreuve. Les premiers ermites du christianisme sont par définition seuls pour faire face à l’acédie.  Le démon de l’acédie éprouvait tous les moines et, quand il gagnait, la foi religieuse disparaissait : soit le moine plongeait dans une apathie et un sommeil dont il pouvait ne jamais se réveiller (un état dépressif et la perte de toute appétence), soit il s’enfuyait en courant dans le désert tel un dément.

Le cénobitisme, cette vie en communauté religieuse, va être le premier remède contre l’isolement des premiers ermites chrétiens en proie à la terrible acédie (Cf. Barthes, dans la note d’un cours du collège de France ). Saint Benoît eut un rôle déterminant dans la constitution du cénobitisme avec la  règle de saint Benoît,  notamment en établissant un rôle de dépisteur parmi la communauté qui se devait de surveiller le comportement des moines et de détecter les premiers symptômes de l’acédie apparaissaient.)

Saint Benoît

 

L’architecture des couvents elle-même, avec ses murs et ses protections, a-t-elle été pensée d’abord pour se protéger quasi physiquement du démon extérieur de l’acédie, avant que celui-ci ne soit intériorisé dans le psychique et l’esprit par Saint-Augustin.

Eros et Agapè

L’ascèse et la solitude peuvent être insoutenables ;  tout le monde, même les moines les plus croyants et les plus pieux, ne peut être en extase ou en dialogue avec Dieu en permanence. D’où cette tentation d’abandon et de fuite, dans le sommeil ou dans le désert.

Dans un passage des évangiles,  dans l’agonie de jésus aux jardins de Gethsémani, les trois apôtres qui sont venus l’assister en ce moment critique, juste avant sa mort prochaine, s’endorment alors que Jésus leur avait demandé de veiller et de prier (Cf. Le sommeil des apôtres au jardin des Oliviers (pdf). On a là une belle illustration de l’acédie : le sommeil des disciples est de l’acédie.

Le sommeil des disciples

La thèse de Lucrèce Luciani-Zidane est que l’acédie se joue à partir de la distinction entre éros et agapè, deux conception de l’amour. Elle s’appuie pour cela sur un texte d‘Anders Nygren, théologien protestant, qui s’intitule précisément Eros et Agapè.

 

Anders Nygren (?)

L’amour, l’agapè, est ce qui caractérise le christianisme. Saint Paul, premier apôtre, forgea le concept d’amour au sens d’agapè contre l’amour au sens de désir et d’éros. Dans le christianisme c’est Dieu qui aime, pas les hommes si ce n’est par analogie : en aimant c’est Dieu qui aime en moi. Dieu est amour.

Saint Paul

Paul, qui écrit 20 ans après la mort de JC, a déjà une maturité théologique qui devance les autres textes de l’évangile écrits entre 40 et 70 ans après la mort de JC. Il prend le terme grec d’agapè, peu utilisé, pour l’ériger en étendard de l’amour divin, un amour qui s’oppose à l’amour grec compris comme eros. L’amour divin est agapè là où l’amour humain est Eros (ou philia). Paul veut faire tomber Eros, le dieu grec de l’amour, pour faire une place nouvelle au Dieu de l’amour (agapè) chrétien.

Saint Augustin, de même qu’il intériorise l’acédie au psychique (précisément sur le mode de la confession et du soliloque) ré-introduit également le désir via la charité, version très affadie de l’agapè dans sa conception paulinienne. L’agapè est accessible dans le désir de se courber.

L’antagonisme radical de l’agapè comme amour divin et non humain, se fissure avec Augustin. Bien que très “agapien”, ce dernier procède néanmoins à de petits arrangements. Mais l’histoire de la théologie n’est-elle pas l’histoire des commentaires et des arrangements vis à vis de la théologie paulinienne ? On comprend qu’il faille des arrangements et des aménagement puisque l’amour de dieu (agapé), ce qui fonde le christianisme, est impossible pour la condition humaine. D’où le désespoir qui creuse des anfractuosités dans lesquelles l’acédie s’immisce.

Retournement total de situation : l’acédie qui était un démon et avait une filiation diabolique se retrouve dans une relation d’intimité et de co-substancialité forte avec l’agapè, cette  conception divine de l’amour qui fonde la chrétienté.

On est en mesure de mieux comprendre le rôle de l’acédie qui vient jeter un trouble sur l’agapè : chaque victime de l’acédie confirme l’impossibilité de l’agapè pour l’homme qui succombe et fuit soit dans le sommeil soit dans le désert. En éradiquant eros, l’agapè éradique le désir ; l’acédie est aussi démotivation et débandade.

En reniant le dieux grec de l’amour qui était désir, le christianisme tel qu’il s’initie dans la théologie paulinienne ne tue pas éros, mais le stigmatise. C’est certainement a cela que faisait allusion Nietzsche quand il écrivit :

“« Le christianisme a empoisonné érôs — il n’est pas mort, mais il est devenu vicieux. »

On pourrait penser que la figure du mystique réconcilie eros et agape, mais pour  Lucrèce Luciani-Zidane celui-ci refoule le désir au lieu de le sublimer, c’est peut-être pour cela que Nietzsche n’aimait guère les mystiques.

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Grotze avril 29, 2011 à 10:16

Tout ceci ne me semble absolument pas cohérent avec l’une des encycliques récentes de BXVI qui revalorise fortement Eros dans la conception catholique, en l’associant à Caritas et surtout à Amor.

Cette introduction d’un terme peu connu (l’acédie) ressemble plus à un nouveau vêtement d’une vieille critique du catholicisme qu’à quelque chose de nouveau.

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Christian mai 7, 2011 à 7:57

C’est sûr que l’histoire n’est pas récente, nous sommes bien d’accord 🙂

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