Le bon sens paysan

by Christian on 21 juillet, 2010

Entendre et lire André Pochon m’a été très utile pour comprendre la situation paysanne et agricole en Europe et surtout en France. Bien connu dans le monde de l’écologie et de l’agriculture, ce paysan aujourd’hui retraité n’est pourtant pas connu du grand public, surtout si l’on quitte le milieu agricole et paysan.

André Pochon s’est surtout fait connaître lors de la publication de son livre La prairie temporaire à base de trèfle blanc, 1996 (4° Ed. épuisé) et a donné son nom à la “méthode Pochon” qui fut souligné en son temps (en 1981) par Maurice Le Lannou, membre de l’Institut  et de l’Académie des sciences politiques et morales qui écrivit :

“ J’ai trouvé dans ce petit ouvrage, mais transposé à la moderne, toute l’éthique rurale qui faisait le fonds des vieilles Géorgiques.”

Cette méthode est un condensé de bon sens et d’application des règles élémentaires de l’agronomie puisqu’elle consiste à construire un équilibre entre les ressources naturelles présentes sur le territoire : d’une part en minimisant l’apport de ressources externes et d’autre part en minimisant la pollution des ressources environnementales.

Ainsi le trèfle blanc est utilisé comme moyen naturel d’apport de d’azote à la prairie, sans avoir à ajouter d’engrais azoté. Les vaches qui paissent sur ces prairies naturelles et riches produisent viande et lait de qualité. Le lait, quant à lui, est utilisé pour nourrir les porcs (“le porc pendu au pis de la vache”) en veillant à ce que ceux-ci soient élevés sur de la paille car cela donnera du fumier (et non du lisier) qui sera lui-même réutilisé comme engrais naturel.

Cette économie agricole a clairement démontré, chiffres à l’appuie, quelle était tout à la fois respectueuse de l’environnement, qu’elle demandait moins d’effort et de travail et qu’elle était financièrement plus avantageuse pour l’exploitant.

Alors pourquoi cette approche de l’agriculture n’est-elle pas plus développée en France ?

Ici comme dans beaucoup d’autres domaines on retrouve les mêmes tendances :

  • la mise en place d’une industrie qui dissocie l’existant : le signal de départ sera le maïs hybride américain des années 70 qui peut dès lors pousser au nord de la Loire. On commence alors à faire pousser des cultures qui ne sont pas associées de manière natives au territoire qu’elles intègrent et qui deviennent également la base de tout un système agricole. Par la suite, c’est toute la logique de la culture hors sol, le comble du modèle dissocié, qui va se développer de manière frénétique : les semences, les engrais et les pesticides qui doivent être achetés aux industries agro-chimiques, les animaux qui sont élevés en batteries sans voir la lumière du jour, notamment dans les porcheries industrielles bretonnes. De plus, la nécessité de s’approvisionner en maïs et soja américain, et non plus à partir de la production fourragère locale, met toute l’agriculture française dans une dépendance critique vis-à-vis de la production américaine.
  • un marketing qui fait tourner les têtes : cela a commencé avec le mais hybride américain, repris par l’INRA qui n’a pas résisté à la pression marketing qui a fait dire à l’un des dirigeants de l’époque qu’il promouvait et développait la culture de maïs hybride pour “faire comme les américains”. (Dans le monde des systèmes d’informations c’est également la même chose : quand j’avais demandé à un ancien DSI pourquoi il avait lancé un grand chantier SAP, il m’avait répondu que “à l’époque, si tu n’avais pas de chantier SAP tu étais un has been.”)

Mais pourtant, cette agriculture intensive et contre-nature devient manifestement insupportable : vache folle, pollution de l’air et des eaux, algues vertes, appauvrissement et érosion des sols qui favorisent inondations et glissements de terrain, farines animales, nombre de cancers en explosion, etc.

Comment ce système peut-il perdurer ?

Essentiellement parce qu’il y a des rentes de situation et des lobbies importants :

  • des rentes de situations dont bénéficie l’industrie agro-chimique qui fera tout pour gagner un maximum d’argent et ce quelques soient les externalités négatives que leur modèle d’affaire induit sur les populations et les territoires.
  • des lobbies importants, qui n’ont cessé de faire pression sur les élus et au niveau de Bruxelles pour freiner l’adoption de mesures en faveur de l’agriculture durable, notamment dans le cadre des différentes réformes de la PAC. Au premier rang de ces groupes de pression se trouve la FNSEA, le syndicat agricole majoritaire qui défend bec et ongles l’intérêt des agriculteurs productivistes qui développent le modèle d’agriculture dissocié. On a là à faire à une véritable mafia corporatiste française qui devra un jour être tenue responsable de la destruction massive du territoire et des problèmes de santé qui en découlent.

Mais, fondamentalement, cette situation n’est devenue possible et tenable que parce qu’il y a une prolétarisation, une perte de savoir, aussi bien des paysans agriculteurs que des consommateurs.

  • une prolétarisation des paysans, parce que la quasi totalité des enseignements agricoles en France ne font que promouvoir l’agriculture intensive sans même présenter les alternatives aux jeunes agriculteurs en formation. Aucun esprit critique n’est inculqué au niveau de l’enseignement et de la formation. Une fois lancés dans le cercle vicieux du productivisme dissocié, pris à la gorge par l’endettement, il n’ont plus la possibilité de faire marche arrière. De plus, la plupart des paysans ne sont plus maître à bord de leur exploitation, leur production et leur mode de production sont dictés par les dérives de la PAC qui en a fait des esclaves qui ne peuvent que cautionner le système qui pourtant les mène à leur perte.
  • une prolétarisation des consommateurs eux-mêmes, savamment orchestrée et entretenue par l’industrie agro-chimique, qui ne connaissent pas ou mal la situation de la paysannerie française, et ne savent pas ce qu’ils mangent et ce qu’ils achètent.

Il ne s’agit pas ici de condamner le maïs hybride ni même les OGM en soi, mais plutôt le système industriel qui s’est développé sans retenue, sans porter conséquence au phénomène de passage aux limites insoutenable dans lequel il nous a placé.

Le seul moyen de faire tomber ces industries de rentes qui ne vivent essentiellement que des externalités négatives que chacun d’entre nous doit payer quotidiennement par notre santé et par notre porte-feuille (rien que 450 € par foyer et par an pour la PAC) passe par des logiques de dé-prolétarisation : le consommateur doit reprendre goût et connaissance de ce qu’il mange et du territoire dans lequel il vit, tout comme les paysans doivent être sensibilisés à la situation dans laquelle ils se sont mis, trop souvent malgré eux.

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