Une récente affaire d’espionnage entre les US et la Russie a été très médiatisé : dix agents russes vivants sous une double identité sur le territoire américainont  été démasqué par le FBI. Ce qui en un temps eut été un signe de haute tension internationale, comme le soulignait récemment François Noudelmann dans Macadam Philo du 23 Juillet 2010, est devenu une comédie médiatique.

Pas grand chose en effet à se mettre sous la dent en matière d’espionnage, car ce qui  a été reproché à la dizaine de personnes, qui ont plaidé coupable, était d’avoir une double identité, sans qu’aucun délit manifeste d’espionnage ne leur soit vraiment reproché. La fameuse “Anna Chapman” remporte le pompon , sa présence active dans Facebook et quelques photos aguicheuses font passer l’histoire d’espionnage pour une comédie hollywoodienne.

Mais, au-delà de la tournure qu’a pris cette histoire, pourquoi le FBI a-t-il lui-même médiatisé cette affaire ? On pense bien sûr aux attentats du 11 Septembre et à la hantise américaine de l’espion dormant, qui peut se réveiller au moindre signal. En rendant publique l’affaire, l’administration américaine souhaitait certainement rassurer l’opinion américaine sur le fait qu’elle veillait activement à la sécurité du pays. Mais cette crainte d’avoir dans sa population des agents doubles n’est-elle pas toutefois surestimée ?

Il faut comprendre qu’il y a une spécificité américaine de “la double vie“. Le mythe américain du selfmade-man repose sur cette notion, sur cette possibilité de devenir autre : le pauvre peut devenir riche, l’inconnu célèbre, etc. Les US se comprennent d’ailleurs comme le pays où tout est possible, c’est-à-dire où chacun peut recommencer sa vie et avoir une nouvelle chance et se révéler d’une manière radicalement nouvelle.

Les super-héros américains sont également des visages de ce dédoublement et de la conception métamorphosique de l’existence américaine. Ces super-héros ont, pour la plupart, une double vie et une double identité : celle d’un américain moyen qui va pouvoir, dans des situations de crise, endosser une nouvelle identité, extraordinaire et supra-naturelle cette fois-ci.

Une part non négligeable du rêve américain repose sur cette idée que l’on peut devenir autre chose que ce que l’on est : même sans diplôme, sans références et sans argent, tout serait encore possible. L’Amérique doit entretenir cet espoir qui sert de régulateur social , car on ne peut être au fond du trou et dans la misère la plus totale, comme le sont des millions d’américains, sans avoir cet espoir qu’un jour, tout peu changer.

J’ai l’impression que cette vision n’est pas partagée en France : bien sûr, chacun de nous a une identité multiple, et le chemin d’une vie peut apporter des changements. Mais cette idée d’une double vie corrélée à celle d’une métamorphose spectaculaire n’est pas ancrée dans nos comportements. A nos yeux, la métamorphose est un leurre. Aussi, pour tenir le coup on préférera consommer des anxiolytiques à défaut de se prendre pour Superman.