Le mouvement coopératif et mutualiste plonge ses racines dans les guildes, corporations et compagnonnages médiévaux, notamment lors des grands travaux autour des cathédrales. Mais  l’esprit révolutionnaire de 1789 voit d’un mauvais œil toutes ces associations, entre le citoyen et l’état, il ne veut voir aucun intermédiaire. Le Chapelier, avocat rennais qui préside l’assemblée du 4 août 1791, déclare ainsi :

“Plusieurs personnes ont cherché a recréer les corporations anéanties … Il doit sans doute être permis à tous les citoyens de s’assembler : mais il ne doit pas être permis aux citoyens de certaines professions de s’assembler pour leurs prétendus intérêt communs.

Il n’y a plus de corporation dans l’État ; il n’y a que l’intérêt particulier de chaque individu et l’intérêt général. Il n’est permis à personne d’inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire, de les séparer de la chose publique par un esprit de corporation”.

Cet état d’esprit qui veut que la protection sociale relève exclusivement de la Nation s’est ainsi concrétisée dans la Loi Le Chapelier du 14 Juin 1791 qui fut votée sans discussion avec les deux premiers articles suivants :

  • Article 1 – L’anéantissement de toutes espèces de corporations de citoyens de même état et profession étant l’une des bases fondamentales de la Constitution française, il est défendu de les rétablir de fait, sous quelque prétexte et sous quelque forme que ce soit.
  • Article 2 – Les citoyens d’un même état ou profession, les entrepreneurs, ceux qui ont boutique ouverte, les ouvriers d’un art quelconque ne pourront, lorsqu’il se trouvent ensemble, ne nommer ni président, ni secrétaires, ni syndics, tenir des registres, prendre des arrêtés ou délibérations, former des règlements sur leur prétendus intérêts communs.

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La révolution industrielle s’installant progressivement sur le continent, après son essor en Angleterre, va modifier la donne et faire renaître l’économie sociale avec le courant mutualiste et coopératif. Celui n’est pas seulement porté par le socialisme ; il y également un courant chrétien, au premier rang duquel le protestantisme avec  l’école de nîmes. Mais il y a aussi une légère contribution du catholicisme libéral qui doit s’émanciper de l’esprit de charité de l’ancien régime qui procède d’une relation individuelle et descendante entre le nanti et le pauvre.

On doit notamment cette contribution du catholicisme social au prédicateur dominicain Lacordaire qui, à Notre-Dame, en 1848, dans le contexte révolutionnaire que l’on sait, prend parti :

“Il est admis que l’association est le seul grand moyen économique qui soit au monde, et que, si vous n’associez pas les hommes dans le travail, l’épargne, le secours et la répartition, le plus grand nombre d’entre eux sera inévitablement victime d’une minorité intelligente et mieux pourvue de moyens de succès.

Je ne prends pas sur moi de louer tous les plans qui se pressent au jour, toutes les tentatives de communauté qui demandent l’eau et le feu ; je loue seulement l’intention, parce qu’elle est un hommage aux vrais besoins de l’Humanité…

L’association volontaire, où chacun entre et sort librement, sous des conditions déterminées par l’expérience, est le seul remède efficace à ces trois plaies de l’humanité : la misère, la servitude et la corruption”. Voir 36° conférence dans les Œuvres de Lacordaire, tome III, pp. 357-382.

Bien que réelle, la pensée catholique de l’économie sociale reste toutefois ancrée dans le souvenir de l’artisanat et du compagnonnage médiéval, tout en étant un repoussoir à l’encontre de la figure industrielle qui s’impose de plus en plus, comme le trahit les propos de De Melun :

“J’ai rêvé à l’organisation du travail… Une association morale religieuse des fabricants entre eux pourrait seule mettre un frein au débordement de l’industrie. Elle surveillerait chaque membre et protègerait l’ouvrier contre les excès de son maître.

Il faudra tôt au tard en revenir à ces vieilles corporations qui se chargeaient d’avoir du bon sens, de la prudence et de la moralité pour tous les membres. Mais l’important est de trouver à ces résurrections une forme qui, accommodée à notre temps, fasse passer, par sa nouveauté, sur la vieillesse du fond.” E. Barbier, Histoire du Catholicisme libéral et du catholicisme social en France, t. 3, pp. 318-319.

Au final, l’histoire retiendra l’implication plus forte du protestantisme que celle du catholicisme sur le développement de la coopération et du mutualisme, la mémoire du temps béni des cathédrales était peut-être trop forte et trop prégnante pour pouvoir s’en libérer.

[Principale source : L’invention de l’économie sociale, André Gueslin, Ed Economica, Paris 1987.]