J’ai passé ces derniers jours à revoir pas mal de ses vidéos. Un peu comme quand on monte au grenier et qu’on se laisse aller à rêvasser en prenant les vieux objets un par un et en se refaisant l’histoire que chacun porte en lui.

Ce n’est pas sa mort qui m’a « choqué» – il était mort depuis longtemps pour moi – c’est plutôt la force avec laquelle j’ai ressenti ce besoin de tout revoir et de me re-faire le film.

Je suis allé vers ces archives, ces supports de mémoire, parce que, comme beaucoup, je voulais savoir quelle était l’affinité que j’avais avec lui. En revoyant ces images et en ré-écoutant ses chansons je pensais peut-être arriver à donner un nom et à caractériser cette fameuse affinité.
Je suis à présent le premier surpris d’écrire que le sentiment qui prédomine, c’est celui de la culpabilité.  Je me sens coupable d’avoir dansé de joie jusqu’à épuisement sur ses chansons, coupable d’avoir chanté à tue-tête pendant des heures jusqu’à me persuader que j’étais arrivé à chanter comme lui, mais surtout coupable de ne pas avoir vu ce qui aujourd’hui me saute aux yeux.

Je me sens coupable d’avoir “consommé” Michael Jackson. Dans ses oeuvres, je suis allé chercher ce dont j’avais besoin tout comme l’on choisi ses produits dans les rayons d’un supermarché : un peu de joie par ci, de la fièvre pour danser par là, de la nostalgie pour accompagner des moments de solitude, etc. Je prenais comme un consommateur qui ne donne rien en retour.

J’ai l’impression que sa voix est comme le chant d’un oiseau en cage, qui chante pour attirer votre attention, pour que vous le libériez. Seulement voilà, l’oiseau chante et danse si bien que, si l’on approche de la cage, ce n’est pas pour le libérer mais pour le regarder et l’écouter égoïstement, en l’applaudissant, mais sans le libérer. Un comportement de consommateur.

Est-ce un hasard si le premier album 33t que j’ai acheté est un disque de Jackson ? Et est-ce un hasard si je l’ai acheté dans un supermarché alors que les grandes surfaces commençaient à peine à vendre des “produits culturels” ?

Mais pourquoi cette culpabilité ? Cela paraît être étrange de se sentir coupable d’avoir apprécié un artiste. Quelle faute peut-il y avoir ?

Je me sens coupable parce que je n’ai pas vu ce qui m’a frappé ces dernières heures. J’y vois à présent ce qui me met en affinité avec lui. Je vois un enfant terrorisé, comme après avoir été arraché à lui-même, mais qui se force à sourire.

Comme si on l’avait littéralement poussé sur scène, sous les éclairages et face au public et que, face à cette situation terrible, sa réaction avait été d’essayer le charme, même forcé, d’un sourire. En de telles circonstances, d’autres auraient pu pleurer, crier, bouder, s’enfuir, s’effondrer, voire même être enthousiasmé. Non, lui était tellement terrorisé qu’il a simplement souri, seul léger mouvement musculaire qu’autorise notre système nerveux quand il est paralysé par la peur.

Et si ses fameux ooohs, formes de soubresauts vocaux qui faisaient son empreinte vocale, n’étaient rien d’autre que les bruits que fait un enfant qui sanglote ?

Il me sera difficile à présent de ne pas ressentir une certaine forme de gêne en le ré-écoutant, de ne pas voir surgir à chaque fois l’image de l’enfant qui appelle à l’aide mais que le talent nous empêche d’entendre, comme sur cet enregistrement d’un concert en 1972 (à Paris, en première partie de Bob Marley) où il chantait Ben :

Lui qui souriait en répétant “I love you” à son public et ses fans qui le consumaient.