Du gouvernement des inégalités à la nécessité d’une nouvelle économie politique

by Christian on 22 mars, 2009

Maurizio Lazzarato fait partie de la mouvance Multitudes . Il a notamment participé aux actions et aux réflexions des « intermittents du spectacle  » en conduisant une importante « recherche-action » sur le statut des intermittents.
Son dernier livre, « Le gouvernement des inégalités », a été construit a partir d’une enquête menée sur les conditions de travail, d’emploi et de chômage des intermittents du spectacle, de septembre 2004 à novembre 2005, pendant le déroulement du fameux conflit.

je dois reconnaître que je n’ai pas saisi, pendant ce conflit des intermittents, ce qui se jouait. J’avais de la sympathie pour ce mouvement, mais une totale ignorance des enjeux qu’il posait.

Le travail de Lazzarato, dans ce petit livre qu’est Le gouvernement des inégalités, m’a permis de reconsidérer :

  • la distinction entre travail et emploi ;
  • la conception  néolibérale du travail ;
  • la question du revenu universel.

La distinction entre le travail et l’emploi.

C’est peut-être une utopie de croire encore aujourd’hui que nos sociétés peuvent produire du plein emploi. La fin du travail (1995), de Jeremy Rifkin, a en ce sens été un déclencheur. Le postulat étant que les emplois sont condamnés à disparaître en grande partie et que nous entrons dans l’âge de l’informatisation, qui ne pourra jamais absorber les millions de travailleurs qu’employaient l’agriculture, puis l’industrie, puis le tertiaire.
Sur ces hypothèses Rifkin affirmait que la réduction du temps de travail était inévitable pour faire face à ces nouveaux enjeux. En France nous avons effectivement diminué la durée légale du temps de travail avec la mise en place des 35 h, mais sans imaginer pour autant ce qui serait fait de ce temps « gagné ». Il aura été investi par un temps majoritairement orienté sur du temps de consommation supplémentaire, aggravant le modèle consumériste.

Instruire la différence entre travail et emploi n’est pas une mince affaire. Les thématiques de l’otium et du negotium, de milieux dissociés et milieux associés, d’individuation psychique et collective, ainsi que la nécessaire critique de l’économie politique font partie des contributions éclairantes de Bernard Stiegler sur ces questions, souvent en écho aux travaux de Multitudes (Cf. le prochain ouvrage de Stiegler : Pour une nouvelle critque de l’économie politique , qui sort cette semaine)

Pour le dire rapidement, travailler c’est travailler d’abord pour soi, pour s’individuer, alors qu’être employé c’est d’abord travailler pour un tiers. Les deux ne sont pas antinomiques, mais il doivent cependant rester distincts.
Ces questions pointent bien évident vers la thématique des pratiques de soi, telles que développées par Foucault, reprises par Stiegler et prolongées par Alain Giffard sous l’aspect des lectures industrielles et les techniques de soi (cf. la contribution d’Alain Giffard dans Pour en finir avec la mécroissance, à paraître le 10 Avril)

La conception néolibérale du travail

C’est l’aspect le plus nouveau pour moi que met en évidence Maurozio Lazzarato. En effet, à la différence du libéralisme classique, ce qui est plus fortement souligné par les néolibéraux, ce n’est pas l’échange, mais la concurrence comme principe d’organisation du marché, et donc du marché du travail :
Si l’échange renvoie à l’égalité, la concurrence renvoie, elle, à l’inégalité (p.16)
Il s’agit donc, pour le néolibéralisme, de mettre en place des inégalités, puis de gouverner ces inégalités. On notera au passage que, contrairement à l’idée souvent répandue, le néolibéralisme n’est pas un « laisser faire » du marché ; l’état de concurrence permanente n’est pas un état naturel. « Laisser faire le marché », selon le principe de la concurrence, nécessite une multiplicité d’interventions :
Pour pouvoir « laisser faire », il faut beaucoup intervenir (p.17)
De sorte que :
Le gouvernement du marché fondé sur la concurrence et l’entreprise doit veiller à ce que tout le monde se trouve dans un état « d’égale inégalité » (p.21)
Cette volonté s’est exprimée lors de la réforme du marché du travail culturel, avec le mouvement des intermittents, non pas parce le système en place « coutait cher » mais parce qu’il reposait sur une logique d’indemnisation mutualiste au détriment d’une logique d’indemnisation de type « assurantiel ». Parce que le système en place, selon la logique néolibérale, était un « système anticoncurrentiel ».
Paradoxe de la situation où l’on voit l’idéologie concurrentielle du néolibéralisme s’aveugler en prônant une politique qui coûte plus cher à la collectivité mais qui a à ses yeux le mérite de mettre en oeuvre l’idéologie d’un système concurrentiel.

Or, pour maîtriser la mise en place d’un système systématiquement concurrentiel, il faut tracer chacun des individus de ce système. C’est ce que ne permettait pas le système d’indemnisation des intermittents du spectacle qui n’offrait pas de possibilité de contrôler et de maîtriser les individus pour s’assurer de la « libre concurrence » permanente de tous les individus entre eux :

La réforme est ainsi une opération de pouvoir avant d’être une opération économique. Résorber le déficit, soumettre les comptes de l’assurance chômage à la logique de l’entreprise, c’est reprendre le contrôle sur le « social », reprendre le contrôle sur les comportements des gouvernés (p.24).
Au spectre d’un totalitarisme où chaque individu ne serait qu’un numéro sans différentiation entre individus,  répond la volonté du néolibéralisme de produire des multiplicités de « normalités » dans le champ du travail : chômage, précarité, temps partiel, salariat, CDD, CDI, etc. Des couches de statuts qui s’enchevêtrent dans des relations législatives et administratives complexes qui
introduisent, à des degrés divers, l’insécurité, l’instabilité, l’incertitude, la précarité économique et existentielle dans la vie des individus » (p.28)
Dans cette logique, où chacun doit être » l’entrepreneur de sa vie », le risque est de voir l’opportunisme et le court-termisme court-circuiter la cohésion d’un tissu social, de désagréger toute initiative collective et mutualiste qui s’inscrit dans le long terme et nécessité des investissements aussi bien financiers que personnels.

Ici encore, le discours pharmacologique est là pour nous rappeler qu’il ne s’agit pas de choisir entre un collectivisme dé-responsabilisant et un individualisme forcené. Le premier modèle s’est effondré à la fin des années 80, le deuxième actuellement. Mais les deux partagent au moins un point commun : ils ont mené des politiques irresponsables en faisant le grand écart entre une idéologie et sa mise en oeuvre politique,  contradictoire, comme c’est le cas du néolibéralisme, via le capitalisme financier, qui prône l’esprit d’entreprise et le risque. Or, précise Maurizo Lazzarato :

Le capitalisme financier est tout sauf « risquophile », puisque, comme on le voit avec la crise des subprimes, ce sont d’autres que les entrepreneurs (les contribuables) qui sont obligés de s’acquitter d’une dette qu’ils n’ont jamais contracté. Miracle du capitalisme. (p.55)

La question du revenu universel

Cette question n’est pas abordée explicitement par Lazzarato, mais elle en constitue cependant l’horizon, car il se dégage clairement de son exposé que la question n’est plus tant de maintenir ou de protéger le système des intermittents du spectacle que de le généraliser à une population beaucoup plus vaste.  Sur cette voie, la proposition de la mise en place du revenu universel ou allocation universelle est la piste la plus sérieuse, dont voici le principe selon wikipedia :

L’allocation universelle est un revenu de base versé à tous, sans aucune obligation d’activité, et d’un montant permettant d’exister et de participer à la vie de la société. Tous les autres revenus individuels (en grande majorité les revenus du travail) se rajoutent à ce revenu minimal.

Ce revenu serait :

  • inaliénable et inconditionné (contrairement au workfare conditionnant l’allocation à la recherche d’un emploi)
  • cumulable avec des revenus issus du travail ;
  • versé aux personnes et non au ménage, ce qui favoriserait l’autonomie de l’élément le plus faible dans le ménage, contrairement aux minima sociaux.

Sous cette forme l’allocation universelle s’inspire du dividende monétaire autrement nommé dividende social ou crédit social qui sont des mécanismes de création monétaire démocratiquement distribuée basés sur une mesure de la croissance des biens et des services, dont la contre-partie monétaire est créée et distribuée à tous les citoyens de la zone monétaire concernée.

La mise en oeuvre d’un tel changement dans notre économie politique est bien évidemment un problème massif. En effet, la question n’est pas tant de savoir si ce modèle économique est le bon ou pas, car on ne le saura jamais avant de le mettre en oeuvre.  Non, ce qu’il faut c’est être capable de l’introduire et de l’inoculer après que notre conviction soit acquise. Ce qui pose d’emblée le problème de la coexistence de ce modèle avec ceux actuellement en vigueur :

  • comment la bascule et le changement peuvent-ils se faire ?
  • comment faire pour que la phase de transition, la phase révolutionnaire au sens strict du terme, se fasse dans les meilleures conditions, qu’elle soit préparée et anticipée, et non subie et violente ?
  • faut-il le mettre en place d’abord sur certaines populations, par exemple les étudiants ?
  • faut-il l’instancier au niveau des régions avant de le généraliser au niveau national ?

Quoiqu’il en soit, nous avons à faire à la nécessité d’une nouvelle critique de l’économie politique, ce champ de réflexion qui est trop longtemps resté à l’abandon.

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Alain Pierrot mars 22, 2009 à 7:43

Intéressant autant qu’éclairant, une fois de plus!

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Christian mars 22, 2009 à 8:54

Ah te voilà toi ! Mais où donc étais-tu passé ? 🙂

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alain giffard mars 23, 2009 à 12:34

Merci pour ton compte rendu qui me pousse encore plus à lire Lazzarato. Effectivement,la question des techniques de soi doit être creusée sous l’angle de la distinction travail/emploi. Dans le cas contraire, on resterait dans le modèle de la polarisation production/consommation, au risque de faire de la culture de soi une sorte de développement personnel plus sérieux. Ce qui me fait penser à la référence qu’Hadot fait au livre de Georges Friedmann, la Puissance et la sagesse, dans ses Exercices spirituels, livre qui a influencé le dernier Foucault. (Lien avec Spinoza, exercices spirituels, page 19).

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dvanw mars 23, 2009 à 6:34

Tiens c’est marrant, parce qu’au niveau du revenu universel, la première question qui me venait à l’esprit n’était pas « faut-il l’instancier au niveau des régions avant de le généraliser au niveau national ? » mais plutôt un truc un plus con du genre de « Où est-ce qu’on trouve l’argent ? »

Mais je dois être complètement imbibé sans m’en rendre compte de pensée néolibérale !?

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Christian mars 23, 2009 à 10:37

@ dwanw non, ta remarque n’est pas conne 🙂
Je te renvois à l’article de wikipedia qui aborde la question du financement.

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Richard mars 24, 2009 à 11:29

Christian, tu donnes l’impression de ne pas connaitre André Gorz… C’était aussi le cas dans ton article « Parlez moi d’écologie ». L’excellent livre du collectif sous la direction de Christophe Fourel paru à La Découverte « André Gorz un penseur pour le XXI° siècle » donne un agréable guide de lecture. André Gorz cite et commente d’ailleurs souvent Maurizio Lazzarato dans ses derniers ouvrages.

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Christian mars 25, 2009 à 12:29

Oui c’est vrai richard, André Gorz a été un précurseur sur ces questions, mais je n’ai lu de lui que « L’immatériel. Connaissance, valeur et capital » avec lequel je ne suis pas d’accord.

Mais je pense qu’il y a d’autres ouvrages de lui que je devrais lire : merci de ta remarque tout à fait appropriée.

D’ailleurs je vais peut-être commencer par l’ouvrage collectif que tu cites, à moins que tu m’en conseilles un autre en particulier ?

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Richard mars 25, 2009 à 9:16

Bon, l’immateriel est sorti en 2003, depuis, beaucoup de choses se sont éclaircies – même par lui d’ailleurs. L’ouvrage collectif est une priorité, car les contributeurs sont des acteurs intérressants du débat d’idées actuel sur le travail et l’évolution du capitalisme. Ecologica est certainement le livre par lequel tu auras envie de commencer… L’écologie politique selon André Gorz fut une invitation merveilleuse à repenser le monde dès 1975.

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