Par ailleurs, les technologies de l’information deviennent une industrie de masse

by Christian on 26 janvier, 2008

C’est une danse parfois douloureuse à laquelle le trio Entreprise/Editeur/Conseil et SSII se livrent depuis plusieurs décennies.

Si cette activité, que l’on désignera par secteur des technologies de l’information pour l’entreprise, est considérée a raison comme un secteur d’activité à part entière, avec ces millions d’employés de part le monde, elle n’en est pas pour autant une industrie de masse.

La faute en revient à une incapacité structurelle à faire des progrès significatifs en matière d’économie d’échelle. En effet, jusqu’à aujourd’hui la concentration des acteurs s’est faite majoritairement autour des 4 grands que sont : IBM, Microsoft, Oracle et SAP.
Mais la logique du rachat de sociétés qui ont le même modèle industriel a précisément les limites de ce modèle. Pour passer à des logiques d’échelles supérieures, il faut un nouveau modèle industriel. Ce nouveau modèle industriel doit faire deux choses :

  1. Ouvrir de nouveaux marchés, trouver de nouveaux clients.
  2. Procéder à des réductions importantes de coût grâce son appareil de production.

En disant que le monde des technologies de l’information, dans le secteur des entreprises, n’est pas une industrie, on me regarde souvent d’un oeil sceptique :

« N’avons-nous pas industrialisé nos offres ? N’avons-nous pas des centres de services ? Des usines à développement ? N’avons-nous pas des certifications CMMI, ITIL ou autres qui crédibilisent l’aspect industriel de notre activité ? Les milliards d’Euros de chiffre d’affaires que nous faisons ne témoignent-ils pas d’un volume qui démontre une réelle activité industrielle ? »

Non, je ne le crois pas. Il ne faut pas toujours prendre aux mots les métaphores utilisées dans nos métiers.

Quelque soit la taille des projets et le volume d’affaires, le secteur des technologies de l’information, dans le monde de l’entreprise, n’est pas une industrie de masse. Tout cela reste fondamentalement de l’ingénierie artisanale, et c’est toujours, in fine, la présence de bonnes compétences qui font le succès d’un projet, rarement l’outil de production.
Et puis, s’il fallait rajouter quelque chose, il faudrait peut-être évoquer le taux de succès des grands projets informatiques : combien de secteurs industriels dignes de ce nom oseraient avouer un taux de succès des projets inférieur à 70 % ?

Maintenant que les éditeurs indépendants disparaissent et que la logique de rachat a épuisé les possibles, quels vont être les nouveaux relais de croissance ? Car toute industrie obéit à une loi énoncée très tôt par les pères fondateurs de l’économie, à savoir la baisse tendancielle du taux de profit. En d’autres termes, il faut relancer en permanence la consommation : soit par de l’innovation, des économies d’échelles, ou par l’ouverture de nouveaux marchés.

Or les acteurs qui ont proposé le nouveau modèle industriel durant la dernière décennie sont ceux qui ont proposés et exposés leur services via le web. En utilisant le web comme une plate-forme.

Se faisant, ces acteurs ont du repenser ce qu’était un système d’information, et tout y est passé :

  • l’infrastructure
  • l’architecture
  • le développement logiciel
  • les interfaces graphiques
  • le commerce
  • l’organisation
  • la culture d’entreprise
  • etc.

Les ingénieur de Google vous le diront : ils ont bien essayé, au début, de construire leur système de production comme le font les systèmes d’information des grandes entreprises, mais ils n’y sont pas arrivés. Les enjeux de scalabilité et d’échelle auxquelles ils devaient faire face les ont amené à prendre une autre voie : celle de l’internet du web.Une nouvelle manière d’aborder le marché des technologies de l’information a ainsi émergée.
Puis, après plusieurs années d’effort, ces acteurs pour lequel le web était le milieu naturel se sont retournés pour voir le chemin parcouru et ils ont pu constater qu’ils disposaient, chose inédite, d’un outil de production industriel de masse dans les technologies de l’information.

Un outil qui se compose parfois de centrales hydro-électriques alimentant des data centers de plusieurs centaines de milliers de serveur. Un outil de production qui est sollicité 24h sur 24h par des millions d’utilisateurs. Un outil de production qui a réussi à capter une audience mondiale. Car, dans le domaine des technologies de l’information (qui font partie des technologies de l’esprit), aucun acteur, quelque soit sa taille, n’avait jusqu’alors été capable de répondre en direct et en continu à une demande et une sollicitation mondiale.

Fort de ce nouvel outil de production, de ces serveurs d’attention et d’audience, ils ont commencé à s’intéresser au marché des entreprises. Tout était en place : une audience et une reconnaissance internationale, ainsi qu’un outil de production industriel.

Le nouveau modèle industriel était en place.

Pour attaquer le marché de l’entreprise, un atout de masse donc : le prix d’un service qui bénéficie de l’outil de production.
Songez-y, un rapide calcul fait par Bob Warfield et on arrive à un ratio de prix de 1:16 à l’avantage d’une solution en mode SaaS contre une solution traditionnelle « logiciel éditeur + intégrateur + consulting ».

Il n’y aura pas de bataille entre les acteurs traditionnels de l’IT et les acteurs SaaS, les premiers ont compris depuis un an que la bataille était perdue, il s’agit pour eux de gagner du temps (casser les prix pour maintenir des parts de marché et parallèlement investir rapidement dans les logiques SaaS pour moderniser leur outil de production).

Ainsi 2007 a été l’année des annonces : SAP, Oracle, Microsoft, BEA, EMC, pour ne citer que les plus emblématiques, ont annoncé qu’ils commençaient à basculer dans l’industrie des technologies de l’information en investissant dans un nouvel outil de production dont le web est tout naturellement la plate-forme.

Cette industrialisation de l’IT va avoir un impact important sur l’écosystème du secteur informatique :

  • Les fournisseurs de service logiciels en mode SaaS :
    Je constate d’un côté une concentration de très haut profils dans les bunkers centralisés et, en bout de chaîne, une petite population d’équipes commerciales pour accompagner la vente aux grands comptes. Mais, pour celui qui, comme moi, était habitué à rencontrer de très bons profils techniques chez les éditeurs, je constate que le niveau d’échange avec les acteurs SaaS locaux est très bas, ou en tout cas très monotone : il est difficile de discuter d’autre chose que de commerce.
    Ces acteurs sont des VRP du SaaS qui vous donnent une plaquette des prix par utilisateur de leur solution mais sans maîtrise ni autorité directe sur la solution elle-même. La puissance de l’outil industriel de production des acteurs SaaS a comme aspiré toute l’intelligence du circuit traditionnel de distribution d’un éditeur pour la concentrer en un seul point.
    Il y a donc un déchirement important (pour ne pas dire une fracture) du tissu de compétences avec d’un côté toute l’intelligence technologique et de l’autre, en frontal client, des forces de ventes qui prennent souvent la forme d’un call-center.
    Entre, c’est le no-man’s land.
  • Les SSII et cabinets de conseil IT :
    Ici,la situation est cornélienne. Il faut se rendre à l’évidence : ce secteur a connu une croissance phénoménale ces quinze dernières années parce qu’il n’était pas encore dans une phase industrielle avancée.
    C’est le caractère artisanal du secteur qui justifiait autant d’employés. Dans la desintermédiation qu’instaurent les solutions SaaS sur le secteur des technologies de l’information, le principal intermédiaire qui saute c’est l’intégrateur et l’infogéreur.
    Je m’attends à voir une baisse de la population en SSII pouvant atteindre plus de 50% d’ici 2015. Toutes les compétences qui sont sur les couches basses : infrastructure, réseaux, administration, bases de données, mais aussi maintenance applicative, etc., toutes ces compétences risquent de devenir caduques.
    Il y a un re-positionnement évident que commencent à peine à prendre certains groupes de prestation informatique, alors que d’autres n’ont toujours rien initié. Profitant de cette inertie, de nouveau petits cabinets IT vont apparaître, avec un positionnement uniquement sur les solutions SaaS, palliant ainsi à la défaillance technologique locale des acteurs SaaS d’un côté et à l’absence d’investissement des grandes SSII de l’autre.
  • les entreprises elles-mêmes :
    le virage que vont devoir prendre les Directions des Systèmes d’Information est également abrupt. Avec le nouveau modèle industriel proposé par les acteurs SaaS, l’entreprise n’a plus aucun intérêt à patrimonialiser son système d’information. Cet asset – comme disent les comptables – impose un coût de moins en moins acceptable par les entreprises, surtout s’il n’apporte aucun avantage compétitif et s’il se constitue en marge de la plate-forme qu’est le web.

Les places pour les jobs les plus intéressants dans la configuration économique que j’évoque seront chères : il y aura peu d’élus pour bosser dans les bunker SaaS, et le conseil IT auprès des entreprises n’absorbera pas toute la population active cumulée des SSII.

Après avoir prolétarisé de nombreux métiers (c’est à dire que la connaissance métier est passée dans le logiciel), l’informatique se prolétarise elle-même.
Ce n’est ni un bien ni un mal, juste l’application des fondamentaux d’une économie capitaliste d’industrie de masse.

Pour moi, c’est en tout cas une époque formidable et stimulante.

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Louis Naugès janvier 26, 2008 à 8:53

Bravo pour cette analyse lucide et sans concessions !

Le diagnostic est exact : Industrialisation, SaaS, infrastructures Web entre les mains d’un tout petit nombre de grands industriels…
Ces évolutions vont, en moins de dix ans, modifier les métiers de tous les acteurs de l’écosystème informatique actuel.

Petits distributeurs, bricoleurs du logiciel, éditeurs traditionnels vont beaucoup souffrir !

Par contre, je pense qu’il est extrèmement difficile d’imaginer tous les… nouveaux métiers que cette révolution fera naître.

Il reste tant de choses à faire dans les entreprises pour utiliser intelligemment et efficacement les outils disponibles !

Je vous rejoins sur la conclusion optimiste de votre texte.

Si les entreprises, les DSI, les dirigeants, les SSII et les sociétés de conseil ne restent pas sur leurs anciens modèles de fonctionnement, l’avenir peut être radieux.
Cela fait beaucoup de « Si », mais pourquoi ne pas essayer d’être optimiste !

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JFL janvier 28, 2008 à 2:42

« Je m’attends à voir une baisse de la population en SSII pouvant atteindre plus de 50% d’ici 2015 »

Franchement, c’est n’importe quoi. La PRODUCTION & EXPLOITATION & INFOGERANCE ne représentent que 30% de l’activité des SSII.

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Christian janvier 28, 2008 à 4:02

@JFL : N’oublie pas l’installation et l’intégration des logiciels dans le SI 😉

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JDG janvier 29, 2008 à 3:54

Analyse intéressante qui ne s’adresse qu’au domaine de l’informatique de gestion.
Et le secteurs de l' »IT » est, bien heureusement, plus large que la simple informatique de gestion. Je ne citerai que les domaine des télécoms, de l’informatique embarquée et de l’informatique industrielle.
Domaines, où la production de logicielle est industrialisée depuis longtemps et où le modèle SaaS n’a aucun sens.

Concernant l’ingénierie artisanale, elle est belle en bien en informatique de gestion, car les développeurs y sont avant tous des « artisans » (lire individualistes utilisant chacun sa propre méthode plutôt qu’une méthode unique et industrielle pour le bien de tous).

NB: le taux de succès des projets en informatique de gestion est plus proche du 15% que du 70% ! Alors que les causes et symptomes de ces échecs sont connus depuis plusieurs décennies, ce taux ne progresse pas beaucoup. Faute à l' »artisanat » du développement.

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Christian janvier 29, 2008 à 8:04

@ JDG : Merci de me rappeler qu’il y a autre chose que l’informatique de gestion dans la vie ! 🙂
Le cas des telecom est quand même compliqué, je ne dirai pas que le SaaS n’a aucun impact sur les telecom.

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