C’est tout d’abord un propos entendu à la radio. Puis une image qui prend forme pour finalement s’imposer : je vois la mer qui devient montagne, et la montagne qui devient mer, sans que je ne sache pourquoi.
Je ne lâche pas l’affaire, je veux savoir d’où ma mémoire m’impose cette image. C’est alors qu’une forme de « concordance des arts » va se concrétiser.
En dénouant les noeuds de ma mémoire, il m’apparaît cette oeuvre de Hokusaï, où le mont Fuji devient vague et où la grande vague devient montagne avec, au milieu des flots, ces embarcations avec leurs minuscules rameurs :

Et puis, au fond des sédiments de ma mémoire, quatre mots qui se juxtaposent : « Proust, mer, montagne, Balbec ». Je tiens quelque chose !
Je recherche dans le texte de Proust et, là, je la trouve. Cette image, plus précisément cette métaphore, qui fait le lien entre cette discussion à la radio, le tableau et la littérature. Dans le texte de Proust, la mer est comparée aux montagnes, et les embarcations aux mouches:
« De la hauteur où nous étions déjà, la mer n’apparaissait plus, ainsi que de Balbec, pareille aux ondulations de montagnes soulevées, mais, au contraire, comme apparaît d’un pic, ou d’une route qui contourne la montagne, un glacier bleuâtre, ou une plaine éblouissante, situés à une moindre altitude. Le déchiquetage des remous y semblait immobilisé et avoir dessiné pour toujours leurs cercles concentriques ; l’émail même de la mer, qui changeait insensiblement de couleur, prenait vers le fond de la baie, où se creusait un estuaire, la blancheur bleue d’un lait où de petits bacs noirs qui n’avançaient pas semblaient empêtrés comme des mouches » p.56 Sodome et Gomorrhe t2, ed. Gallimard, 1947
Enfin, plus loin dans le texte, aboutissement d’un chemin de mémoire, voici les montagnes bleues de la mer :
Signaler sur Twitter« Derrière Albertine je ne voyais plus les montagnes bleues de la mer… », p.412 Sodome et Gomorrhe t2, ed. Gallimard, 1947.
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J’adore ce post.
As-tu eu l’occasion d’écouter les conférences d’Antoine Compagnon sur Proust, intitulées « Proust, mémoire de la littérature », c’est disponible en podcast sur le site du Collège de France. Un vrai petit bonheur, qui a accompagné quelques insomnies estivales (c’est bien, l’iPod, ça peut s’écouter dans le noir, sans réveiller son voisin…).
En fait, tout bien réfléchi, ce que dit Compagnon ne va pas dans le sens du rapprochement que je fais avec ton post. Il s’intéresse modérément au côté « réminiscence », tout son propos est centré sur le retournement : « Mémoire de la littérature » plutôt que « Littérature de la mémoire »…
Oui Virginie, j’ai récupéré cette série de conférences, mais je n’ai pour l’instant écouté que la première.
Merci de l’avoir signalé pour ceux qui ne la connaissaient pas. Je rapelle le lien : http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_cont/p1184770097322.htm
Hormis ce « titre » que je ne comprends pas, j’aime ici ce cheminement, ce fil qui se dénoue et revient à son origine à travers les ramifications de la mémoire. Heureux aussi que cela ait mené à ces podcasts sur Proust, car en ce moment, mon « imagination » s’enroule sans fin autour de madeleines, celle de Hitchcock, celle de Proust, celle de Christian Marker.
Merci donc
Merci Claude, c’est toujours un vrai plaisir que de te lire, ici dans les commentaires ou sur ton blog.
Pour le titre, je ne sais pas trop, il n’est peut-être pas très heureux. Au départ c’était une juxtaposition d’images qui n’étaient pas distincites, et ces « images » étaient produites par des sensations provenant de trois médias : la radio, la littérature et la peinture.
C’est en tentant de dénouer les fils de cette juxtaposition que l’expression de « concordance des temps » m’est venue à l’esprit, puis finalement « concordance des arts » car les 3 arts avaient produit dans ma mémoire une sorte de résonnance.
Bon, çà vaut ce que çà vaut comme explication.
Sinon, la scène avec Elias, en miroir de la scène clé de « la jetée » est très forte : tu l’as décrit en quelques lignes et j’ai eu l’impression de la voir de mes propres yeux : j’ai même eu cette sensation de mise en abyme ou je te voyais le voyant, comme si j’étais dans le couloir, à peine un peu plus en retrait.
Sensation étrange d’être appelé par la force évocatrice d’un propos ou d’une situation, et de se rendre compte que l’on fait partie du tableau.