Les facéties d’Hermès

by Christian on 16 février, 2012

Hermès est mon dieu, je veux dire par là qu’il est le dieu qui recouvre la plupart de mes activités et mes centres d’intérêts, tout comme probablement beaucoup de lecteurs de blog.

Il est bien sûr le dieu messager, celui des communications sous toutes leurs formes ; il est également le dieu de l’écriture, celui du commerce mais aussi des brigands (consultants) et des orateurs, il est aussi celui qui invente la technique pour faire le feu (là où Prométhée avait dû le voler aux Olympiens). C’est également un dieu pastoral : celui des chemins et des troupeaux.

Inutile d’essayer de rassembler tous ses attributs derrière un seul car le personnage est éminemment protéiforme. Mais si certaines de ses attributions peuvent être partagées par d’autres divinités, il possède quelque chose d’unique, précisément en ce sens qu’il est un tissu d’oppositions que pourtant il incarne. Le personnage n’en est pas à un contradiction près, mais c’est ce qui fait sa personnalité.  Cet effet ce manifeste dans la dimension comique de l’hymne homérique qui lui est consacrée.

L’hymne homérique à Hermès nous présente en effet un dieu tout à fait singulier : à peine est-il né qu’il bondit, parle, et marche déjà. C’est tout sauf un être néoténique : c’est un infans qui ne naît pas infans, il a toutes les caractéristiques de l’enfant précoce et facétieux, et c’est fort naturellement qu’on le voit partir, fuguer et faire les quatre-cent coups dès qu’il vient au monde.

Cela a été souligné, on peut voir dans l’hymne à Hermès les prémices de la comédie et du style comique et c’est assurément ce qui se dégage de la lecture de l’hymne qu’on ne peut s’empêcher de lire avec le sourire aux lèvres.

*

Cela commence par la rencontre avec une tortue, dont on sait que c’est un animal qui provoque le rire chez les Grecs. L’animal cocasse, et par certains aspects ridicule quand on sait qu’il ne peut se retourner une fois sur le dos, n’en est pas moins le premier interlocuteur de Hermès alors qu’il commence sa folle première journée d’existence. “Interlocuteur” est un bien grand mot puisque c’est Hermès qui fait les questions et les réponses en lui expliquant qu’il lui a enfin trouvé une utilité :

“Hé bien, Je vais te prendre, et t’emporter dans ma maison : loin de te mépriser, je tirerai quelque chose de toi, et serai le premier à qui tu serviras” 35

Effectivement, Hermès va évider la tortue (innocente cruauté des enfants) et utiliser sa carapace pour inventer la lyre.

Le nouvel instrument en main, il s’essaye aussitôt au chant en choisissant de chanter l’union de Zeus et Maïa, ses parents, c’est à dire aussi en glorifiant lui-même son illustre naissance (il aura même le toupet de dire à Zeus : « Tu as l’honneur d’être mon père » 378). C’est là un autre caractère du personnage pour lequel il est évident que l’on est jamais aussi bien servit que par soi-même.

Tard venu parmi les dieux de l’olympe, Hermès doit se faire une place et jouer des coudes pour s’imposer : ruses, vols, intimidation, art oratoire, etc. il va faire feu de tout bois comme savent le faire tous les enfants pour se faire accepter et trouver leur place.

Hermès fait assurément partie des dieux à mètis (cf. La Mètis de Google), des dieux à ruses. Mais incarnée dans un nouveau-né, cette mètis se couple à un tempérament facétieux. Comme tous les enfants, Hermès est terriblement curieux et possède cette insouciance qui rend fébrile les parents devant rester en état d’alerte permanent.

D’ailleurs, à peine rentré de la fugue où il en avait profité pour aller voler les vaches de son demi-frère Apollon, sa mère, Maïa, lui lance :

“Que viens-tu faire, tête rusée ? D’où sors-tu comme cela, d’impudence vêtu, aux heures de la nuit ? […] Ton père t’a créé pour être le tourment des hommes mortels et des Dieux immortels ! ” 155

Mais notre jeune ami, non content d’être ingénieux et précoce, a du caractère et un certain sens de la révolte. Lui reproche-t-on d’être un voleur ? Voici que le nouveau né s’enflamme dans un discours de rhéteur où il affirme agir pour réparer l’injustice de son sort et de celui de sa mère. L’argument ne fait pas mouche ? Alors il change de tactique, devient menaçant et n’hésite pas à utiliser le chantage :

“Si mon père [Zeus] ne me les accorde pas, hé bien ! j’essaierai (j’en suis capable) d’être le Prince des brigands. Si le fils de la glorieuse Létô [Apollon]se met à ma recherche, je pense qu’il lui arrivera bien pis encore : j’irai à Pythô, pour forcer sa vaste demeure. Dans le pillage, j’emporterai en quantité des trépieds, des chaudrons magnifiques et de l’or, en quantité aussi du fer brillant et beaucoup d’étoffes. Ah ! tu verras, si tu veux !” 175

Seulement voilà, Apollon a vite retrouvé la trace du voleur et débarque chez Maïa avec l’envie d’en découdre avec celui qui venait de s’approprier ses biens. Changement de ton de la part d’Hermès qui provoque un effet comique devenu classique :

“Quand il vit l’archer Apollon irrité à cause de ses vaches, le fils de Zeus et de Maïa s’enfonça dans ses langes odorants (…). Instantanément, il rentra tête, bras et jambes, appelant le doux sommeil comme l’enfant après son premier bain : en réalité il était éveillé, et tenait la tortue sous son bras. »

Apollon arrive chez Maïa et Hermès se cache dans ses langes

On reconnaît bien ce type de situation :  un individu pérore (“vous allez voir ce que vous allez voir” ) mais se dégonfle et se fait remettre au pas. Ici par exemple dans “Les tontons flingueurs” :

Le paroxysme de l’effet comique arrive quand Hermès, se sentant démasqué, va faire le serment suivant, que je reproduis en entier tant il est admirable :

 

“Fils de Létô, quelle parole rude as-tu dite ? Pourquoi es-tu venu chercher ici tes vaches agrestes ? Je n’ai rien vu, ni rien appris ; je n’en ai point entendu parler, je ne puis t’en rien dire, et je ne gagnerai point de récompense pour les avoir retrouvées. Je ne ressemble point à un homme vigoureux voleur de boeufs. Ce n’est pas là mon affaire, et j’ai d’autres soucis. Je m’inquiète du sommeil, du lait de ma mère, d’avoir des langes autour de mes épaules, et de prendre des bains tièdes. Prends garde qu’on t’entende et qu’on sache d’où vient cette querelle. Ce serait, certes, un grand prodige pour les Immortels qu’un enfant nouveau-né traversant le portique avec des boeufs agrestes ! Tu as parlé en insensé. Je suis né d’hier, mes pieds sont tendres et la terre est dure. Mais, si tu le veux, je jurerai la tête de mon père, ce qui est un grand serment, que je n’affirme point que je sois coupable et que je n’ai vu personne voler tes vaches, si ce sont des vaches, car en voici la première nouvelle pour moi.”

 

Quand il fallut avoir recours à Zeus pour arbitrer le conflit entre Apollon et Hermès, le texte précise que “des murmures amusés remplissaient l’Olympe”. Apollon rappela devant le maître de l’Olympe la longue liste des méfaits que le garnement avait commis après une seule journée d’existence, puis se fut encore au tour d’Hermès de proclamer bien haut son innocence.

Un autre texte raconte même que lors de l’entrevue devant Zeus, et après avoir à demi avoué ses méfaits, Hermès précisa qu’il avait été digne puisque les vaches qui avait été tuées avaient été sacrifiées en l’honneur des douze Dieux. “Douze ?” ne put s’empêcher de demander Apollon pour qui il n’y avait que onze dieux sur l’Olympe, “et qui est le douzième ?” demanda-t-il. “C’est moi !” lui répondit avec affront Hermès, actant par là du même coup son auto-promotion. Nouveau moment hilarant auquel Zeus ne fut pas insensible :

 

“Zeus partit d’un grand éclat de rire, en voyant ce coquin d’enfant nier avec tant d’art et de savoir-faire dans cette histoire de vaches”.

 

L’effet comique est également souligné par la descriptions du mouvement des yeux d’Hermès. Le roulement oculaire étant interprété comme un signe manifeste de manigance : “Souvent, en méditant une ruse, il se frottait les yeux avec la main” 359 (pour dissimuler). Plus loin : “ainsi parlait-il en clignant de l’oeil”.

*

La figure d’Hermès est donc parfaitement judicieuse pour faire entrer des enfants et un jeune lectorat dans le monde des mythes grecs. C’est le choix judicieux qui a été fait par Murielle Szac et Jean-Manuel Duvivier dans Le Feuilleton d’hermès – La mythologie grecque en cent épisodes.

Mais cela ne suffisait pas ; pour que l’ensemble des mythes puissent être accessibles pour les enfants sans dénaturer la pensée mythologique grecque il aura fallu, j’imagine, un long travail. Mais le résultat est là : un livre incontournable pour tout ceux qui veulent des histoires à raconter aux enfants. On est loin de la bouillabaisse habituelle des “livres pour enfants”.

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mazières février 17, 2012 à 3:44

Bonjour,
Est-ce dans les Hymnes homériques que Hermès est celui qui qui invente la technique à partir du feu? Dans la version du Protagoras, il est celui qui pallie à l’insuffisance de la technique à assurer seule la survie des hommes. Il est celui qui leur apporte la pudeur et la justice. Bon, d’accord, c’est la version d’un sophiste et je n’ai pas Hésiode sous la main!!

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Christian février 17, 2012 à 4:55

Oui, c’est bien dans les Hymnes Homériques. En fait je m’en tiens ici à cette source car c’est là que le style de la comédie et le comique apparaissent.

Le ressort de la comédie me semble provenir de situations où les personnages ne sont pas à leur place, il y a comme un dés-ajustement.

Hermès ne tient pas en place (comme s’il n’avait pas sa place), c’est aussi pour cela qu’il sera le Messager, le Hérault et celui qui fait l’aller-retour entre le monde des morts et des vivants.

J.P Vernant le présente comme l’inverse de Hestia, la déesse du foyer et de la demeure ; il est donc le sans foyer (celui qui fugue, qui va par les chemins et est toujours en déplacement). Si hestia est l’équilibre stable, Hermès est l’équilibre instable.

Hermès le méta-stable.

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