Faisons un instant l’hypothèse que le web n’existe pas et nous comprendrons immédiatement que le moteur et le support d’une transformation vers une économie de la contribution manque. Cette hypothèse, nous le savons, beaucoup sont tentés de la faire.

J’aimerais donc souligner trois points préliminaires (qui sont des impératifs, des conditions nécessaires) en rapport au texte “Dataware et infrastructure du cloud computing” paru dans Pour en finir avec la mécroissance, avant d’avancer deux propositions pour que la puissance publique puisse jouer son rôle dans la mise en oeuvre d’une économie de la contribution.

Voici donc les trois points :

1. Défendre le droit d’accès à internet en rappelant si nécessaire, comme l’a fait l’Europe et, cette semaine, le conseil constitutionnel en France, que l’accès à internet relève d’un droit fondamental. C’est à dire que couper la connexion internet n’est en aucune manière une solution aux troubles dont il serait responsable.

Il est à ce propos étonnant de constater, alors que Bernard Stiegler parle, dans la Mécroissance, du passage du temps Carbone au temps Lumière, toutes ces métaphores qui fleurissent pour nous expliquer comment doit fonctionner le web à partir du modèle de l’automobile : permis à points, limitation de vitesse, radars automatique, etc. Révélant par là même les limites d’une certaine conception de l’économique politique.

2. Veiller à la neutralité du net, s’assurer qu’internet reste un service public universel et ne se morcelle pas en autant de services qu’il y aurait de fournisseurs d’accès.

3. S’assurer que le net, qui provoque une crise des modèles dissociés ainsi qu’un désajustement, ne soit pas réajusté exclusivement à partir de l’outil de production des géants du web. Mais, cela dit, je m’empresse de préciser immédiatement que les géants du web sont nécessaires car ils sont actuellement le premier rempart contre ceux qui veulent remettre en cause la neutralité du net : Google est le premier défenseur de poids du principe de neutralité du net.


Cela posé, comment faire que la puissance publique ait une politique  du web dans le cadre d’une économie de la contribution. Une politique qui ne se résume pas à une utilisation du web comme outil de communication, un simple media de plus (un nouveau canal, comme on parle de stratégie multi-canal dans les banques et assurances). Cette politique du web repose sur deux initiatives nécessaires :

1. L’ouverture des données : Il y a des initiatives intéressantes aux US avec l’administration Obama , mais l’initiative peut-être encore plus ambitieuse nous vient  d’Angleterre où le premier ministre Gordon Brown a demandé à Tim Berners Lee, l’inventeur du web, de conseiller le gouvernement anglais pour ma mise à disposition des données de l’administration sur le web. C’est à dire de rentrer dans la perspective du Dataware dont je parle dans l’ouvrage sur la Mécroissance (si je voulais forcer le trait, je dirai qu’il faut que les démarches de “service public” s’appuient sur des démarches de “données publiques”).

Certes, cette intention du premier ministre anglais ne résulte pas d’une vision politique très forte car on sait qu’elle est initialement motivée par le scandale des notes de frais. Mais l’on voit bien, du coup, que la transparence des données, leur ouverture et leur mise à disposition du public, sur le web, est un des enjeux majeurs de la lutte contre toute forme de dérive mafieuse (et je pense ici aussi bien à la corruption gouvernementale qu’aux mécanismes frauduleux et déresponsabilisants du système financier).

2. La mise en place d’un grand chantier de centres de données publics pour héberger ces données et offrir des possibilités de contribution en matière de santé publique, d’environnement, d’éducation et de recherche. Car il serait illusoire de vouloir mener une politique industrielle des technologies de l’esprit, puisque c’est de çà dont il s’agit, sans disposer des infrastructures adéquates.


Dans ce contexte, nous somme de plus en plus nombreux à penser que la condition de possibilité qu’une économie de la contribution passe par la mise en oeuvre d’une allocation universelle (ou revenu d’existence), dont les mécanismes et les montants d’attribution doivent être indexés sur la prise en compte des externalités produites par des activités qui relèvent notamment des techniques de soi et de la sphère de l’otium. Ce qui est une manière de revaloriser le travail face à l’hégémonie de l’emploi. Tout le monde peut travailler même si tout le monde n’a pas un emploi : il faut en effet refuser le syllogisme qui voudrait que celui qui n’a pas d’emploi ne travaille pas.

Sur cette question du revenu d’existence, il y a un risque élevé que le débat reste idéologique tant que les infrastructures, les technologies et les politiques d’ouverture des données (dataware) ne soient là pour mesurer et outiller les opportunités qu’il promet.

Dans nos gouvernements occidentaux, trop de politiques sont conduites dans le cadre d’une occultation et d’une manipulation des données ( économiques, sécuritaires, agricoles, environnementales, santé, sociales, etc.). Je parle des gouvernements, mais cela est aussi de plus en plus vrai au niveau territorial ne serait-ce qu’en vertu des démarches de décentralisation.

Enfin, à la question de l’économie créative par rapport à l’économie de la contribution je serais tenté de dire aux régions et aux territoires, avec qui Ars Industrialis a commencé à travailler : initiez rapidement vos démarches d’ouverture des données et investissez dans un centre de données pour opérer la révolution contributive qui seule pourra porter une économie de la contribution. Dit autrement, je crois que la création est une conséquence de la contribution, et qu’en la matière il y a un ordre et une logique des choses à respecter si l’on ne tient pas a dévaloriser précisément ce que l’on attend de l’économie créative.