Bataille : l’excédent et la décharge

by Christian on 12 avril, 2009

J’ai peut-être été plus marqué par l’étude sur « La notion de dépense » de Georges Bataille (publiée dans la revue Critique Sociale de Janvier 1933) que par La part maudite (1949) qui fut développée sur la base de cette première étude.

La dépense improductive

Qu’est ce qui marque dans cette courte étude ? C’est le sentiment d’avoir à faire à une véritable révolution copernicienne quant à la question de l’économie. En effet, l’économie générale que propose Bataille et une économie qui, en reposant sur cette part maudite, en quelque sorte refoulée, replace les questions économiques sur des fondements propre de l’inconscient. Ainsi Bataille peut-il écrire que :

« l’humanité consciente est restée mineure : elle se reconnaît le droit d’acquérir, de conserver ou de consommer rationnellement mais elle exclut en principe la dépense improductive. (La notion de dépense, in La part maudite, Les Éditions de Minuit, 2007, p.27)

A la rationalité froide d’une économie à l’image de l’homo oeconomicus de l’école néoclassique , Bataille oppose la nécessité de penser une économie fondée sur la notion de dépense improductive. Il y a donc bien deux formes de l’activité économique :

« La première, réductible, est représentée par l’usage du minimum nécessaire, pour les individus d’une société donnée, à la conservation de la vie et à la continuation de l’activité productive : il s’agit donc simplement de la condition fondamentale de cette dernière. » p. 28

A cette première forme que je suis tenté d’inscrire sous la domination de la conscience, se rajoute une deuxième forme que je rattache à l’inconscient :

« La seconde part est représentée par les dépenses dites improductives : le luxe, les deuils, les guerres, les cultes, les constructions de monuments somptuaires, les jeux, les spectacles, les arts, l’activité sexuelle perverse (détournée de la finalité génitale) représentent autant d’activités qui, tout au moins dans les conditions primitives, ont leur fin en elles-mêmes. » p. 28.

Le Potlatch

Bataille ne cache l’origine de ses réflexions qui proviennent de l’étude du Potlatch par Marcel Mauss dans son « Essai sur le don, forme archaïque de l’échange » , paru dans l’Année sociologique de 1925.

Le potlatch est le nom d’une pratique des Indiens du Nord-Ouest américain qui regroupe aussi bien les fêtes données à l’occasion des changements de statut (passage à l’âge adulte, mariage, décès) que les rencontres entre tributs rivales. Dans chaque cas, Mauss a mis en évidence la pratique du don qui, comme le souligne Bataille, échappe à une logique marchande :

« Il exclut tout marchandage et, en général, est constitué par un don considérable de richesses offertes ostensiblement dans le but d’humilier, de défier et d’obliger un rival » p.33

Plutôt que de considérer le troc comme la forme primitive de l’économie, le don apparaît comme le fondement d’une économie non encore marchande qui instaure des statuts, des enjeux de pouvoir et d’influence.

La pratique du potlatch est donc une pratique de l’échange non marchand. Il s’agit d’imposer une dette à un tiers par la destruction ou le don : à charge de celui qui reçoit le don de « faire mieux » et de relever le défi – sacrifice, dépense improductive ou destruction – qui lui a été dédié . « L’idéal, indique Mauss, serait de donner un potlatch qui ne serait pas rendu ».

La disparition de la dépense improductive

La dépense sans compter, festive, fonctionnelle ou somptuaire est, selon Bataille, la dépense libre, celle pour laquelle on économise longtemps. Or que reste-t-il aujourd’hui, dans nos sociétés occidentales, de ces formes sociales de la dépense improductive ?

En la matière, la bourgeoisie n’a pas pris la relève de l’aristocratie, car la bourgeoisie se distingue en ce point de l’aristocratie qu’elle ne dépense « que pour soi », en dissimulant ses dépenses aux yeux des autres classes et en portant avec elle une « représentation uniquement économique du monde, au sens vulgaire, au sens bourgeois du mot » (p.38).

On pense alors inévitablement à la description de l’éthique protestante du capitalisme selon Max Weber. Face à ce visage naissant du capitalisme industriel et industrieux pour qui le festif et toute forme de représentation ostentatoire ne relèvent plus des pratiques de dépense, Bataille prétend que :

 » la lutte de classes devient au contraire la forme la plus grandiose de la dépense sociale lorsqu’elle est reprise et développée, cette fois au compte des ouvriers, avec une ampleur qui menace l’existence même des maîtres. »

A l’heure du capitalisme naissant décrit par Weber dans l’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme , point de dépenses ostentatoires et festives. L’étalage de richesses « se fait maintenant derrière les murs, conformément à des conventions chargées d’ennui et déprimantes » et Bataille rajoute qu’aujourd’hui :

« la générosité, et la noblesse ont disparu et, avec elles, la contrepartie spectaculaire que les riches rendaient aux misérables » (p.37).

Bataille n’a toutefois pas pu être le témoin du formidable développement du « charity business » dans le monde anglo-saxon, qui s’est depuis globalisé. Pas une star, pas un homme d’affaire important qui ne participe à des diners de galas, à des causes charitables, quand ils ne disposent pas eux-mêmes de leur fondation pour drainer et gérer cette nouvelle forme de dépense fonctionnelle qui emprunte à la fois à la chrétienté et à la société du spectacle.

*

Autant les lectures de « La notion de dépense » et de « La part maudite » sont stimulantes, autant elles nous laissent sur notre faim.

Ainsi, quand Bataille dit qu’il souhaite porter « le sujet à son point d’ébullition » p. 50, il faut y voir le primat qu’il accorde à la pulsion sur la sublimation. Chez lui, l’économie de la dépense improductive relève indistinctement d’une économie de la pulsion (de vie ou de mort) et d’une économie du désir et de la sublimation (les constructions de monuments somptuaires). Aussi, à défaut de la constitution d’une économie libidinale, on assiste plutôt à la mise en avant d’une emprise de l’inconscient sur l’économie qui tend à privilégier une économie pulsionnelle : la part maudite du pulsionnel tendant à effacer la part bénite du désir.

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frederic neyrat mai 13, 2010 à 6:18

… Bataille n’en reste pourtant pas au pulsionnel puisqu’il dit bien dans les dernières lignes que les pertes (pulsion de mort disons) conduisent à la « création de valeurs improductives » dont la « gloire » !

cordialement

fn

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Christian mai 13, 2010 à 8:30

Oui, c’est juste.
Je soulignais surtout la confusion que j’ai ressenti à la lecture, un peu comme s’il nous conduisait jusqu’à ce « point d’ébullition » pour ensuite nous lâcher dans cette forme d’indistinction (voire de non-hiérarchisation) entre le pulsionnel et le désir. Mais c’est le charme d’un auteur comme Bataille.

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