Didier Girard, sur Application Servers , fait une remarque intéressante à propos de ma note sur la prolétarisation dans les société informatiques :

Dans certaines branches, l’opensource est un des vecteurs de la prolétarisation, je pense en particulier au monde java. Il y a quelques années lorsque nous devions développer une application java nous devions tout faire : coder un struts, coder un spring, coder un hibernate, coder un maven… Ce n’était pas très productif pour nos clients mais par contre c’était très formateur pour nous, ingénieurs.
Maintenant ce n’est plus le cas, les projets démarrent, les “architectes” assemblent deux ou trois frameworks et le tour est joué. La conséquence est moins réjouissante, ces “architectes” ne sont plus capables de coder un framework, tout juste sont-ils capables d’en comprendre le fonctionnement. Encore quelques années et je vais m’ennuyer ferme lorsque je recevrai un candidat pour un entretien d’embauche…

J’ai côtoyé des ingénieurs dans la plupart des industries : chimie (SNPE, Isochem, Saint Gobain), mécanique et électronique (Renault, PSA, EADS). Ainsi, les plus anciens se plaignent toujours que l’évolution des techniques fait “perdre de vue” le fonctionnement général de l’objet technique. Dans l’automobile, par exemple, certains des ingénieurs qui travaillaient sur plan n’ont pas pu se faire au travail assisté par ordinateur en CAO, ils ne “voyait plus” la voiture. Le constat est souvent le même, et on pourrait le résumer avec la remarque que nous faisait un des mes professeurs de mathématique :

Avec ces calculettes vous ne savez plus calculer.  De mon temps, il faillait faire un effort pour compter. Aujourd’hui vous rentrez une fonction et çà vous fait toute l’étude, çà vous dessine même la courbe. Ces machines vous rendent idiots !

La perte de connaissances et de savoir faire est donc une composante intrinsèque de l’évolution des techniques et des technologies, y compris dans les technologies open source de l’informatique. C’était déjà perçu par Platon qui pointait du doigt les techniques d’écriture qui externalisaient la mémoire (Stiegler souligne à ce propos que le premier discours sur le prolétariat remonte à Platon).

Cela dit, et pour revenir sur le terrain de l’informatique, je pense qu’il faut appréhender tout ça à partir du modèle en couche. Ainsi, le jeune ingénieur travaille généralement au niveau d’une couche qui correspond à l’état de sédimentation et de maturité de la technologie sur laquelle il travaille. Dans l’exemple de Didier Girard, le développeur ne va pas faire de l’assembleur, pas plus qu’il ne va re-développer un framework ; il va partir de la couche la plus haute qui masque la complexité des couches inférieures. Et c’est une chose heureuse car il faudrait 10 ans à un ingénieur pour arriver au niveau d’un Didier en Java !

Mais l’ingénieur qui utilise un framework, sans être lui-même capable d’en développer un, n’est pas pour autant prolétarisé, car il doit développer de nouvelles compétences er de nouveaux savoir-faire sur des couches supérieures. Est prolétarisé celui qui n’a pas su trouver sa place dans l’évolution des techniques. Je peux donc dire qu’entre le jeune ingénieur et Didier, c’est bien Didier qui est le plus menacé par le risque de prolétarisation, d’ailleurs il le pressent lui-même en écrivant :

“encore quelques années et je vais m’ennuyer ferme…”.

je dis que Didier est le plus menacé de prolétarisation car, contrairement au jeune ingénieur, il a quelque chose à perdre – un savoir et des connaissances – en ce sens qu’il risque de ne plus pouvoir les exercer.

Si je reviens maintenant au modèle en couche, on ne peut donc pas connaître sur le bout des doigts tous les protocoles de chaque couche, mais on doit à minima connaître les interfaces en tant que lieu d’échange entre chaque couche, car c’est à partir de là que la possibilité d’un regard critique s’exerce.

Cela dit, je crois qu’aujourd’hui le débat en matière de prolétarisation (perte de connaissance et de savoir faire qui permet de s’individuer, de se réaliser) n’est plus au niveau du débat logiciel propriétaire versus logiciel libre. Il se cristallise sutout autour des données. L’enjeu est moins l’open source que l’open data, pour aller dans le sens du commentaire de David Larlet sur la même note qui parle de ” Sociétés de Service en Données Libres”.

Ce débat se jouera bien sûr autour des plate-formes web, du software as a Service et du Cloud Computing.