Éloge des contraintes

by Christian on 28 juin, 2008

Dans le management, on raisonne souvent par causalité finale, dit autrement : on fixe des objectifs et on alloue des moyens pour atteindre ces objectifs.

Je préfère une autre manière de voir les choses qui consiste à travailler à partir des contraintes.

C’est d’ailleurs un des aspects qui me séduit le plus dans la thèse de Roy Fielding lorsqu’il définit un style d’architecture à partir des contraintes :

« An architectural style is a coordinated set of architectural constraints that restricts the roles/features of architectural elements and the allowed relationships among those elements within any architecture that conforms to that style. »

Certes, appréhender le style à partir des contraintes ne va pas sans difficultés :

Unfortunately, using the term style to refer to a coordinated set of constraints often leads to confusion

Référence : thèse de Roy Fielding

Mais toujours est-il qu’en ayant une attention particulière aux contraintes, on est de plein pied dans la matérialité, dans un corps à corps avec les problèmes concrets que l’on rencontre.

Quelques exemples pour illustrer ce point :

  • L’origine de l’invention de la locomotive et de la machine à vapeur est dans les mines. La mine est une pépinière d’invention car elle est une « mine » de contraintes : le conduit étroit doit acheminer les hommes, l’eau, l’air, les matières premières , etc.

  • De même c’est à partir des contraintes imposées par les câbles de communication que le télégraphe puis le téléphone ont du reconsidérer le la notion de message pour inventer la notion d’information en proposant de mesurer la quantité d’information, notamment pour optimiser l’utilisation des câbles de transmission et la qualité du signal d’un bout à l’autre. De ces contraintes émergeront la cybernétique, portée par la résolution de l’ensemble des contraintes du système technique américain dans les années 40.

  • Dans un tout autre domaine,  Antti Revonsuo, professeur à l’université de Turku en Finlande, propose une théorie d’interprétation des rêves dans laquelle le rêve serait le travail nocturne du cerveau permettant de traiter l’ensemble des contraintes et des menaces psychologiques de notre existence. Il compare ainsi le rêve à un système de réalité virtuelle grâce auquel nous nous entraînerions la nuit à surmonter les contraintes que nous vivons le jour.

  • Nous pourrions aussi évoquer la théorie des contraintes qui a notamment changé l’approche de la logistique dans l’industrie. Cette théorie a été popularisé par Eliyahu M. Goldratt (que vous pourrez voir à l’Université du SI, organisée par Octo)

  • Actuellement, pour prendre un dernier exemple, le secteur de l’édition numérique est particulièrement en effervescence parce qu’il y a un certain nombre de contraintes auxquelles il faut faire face : périphérique de lecture, qualité de l’écran, taille, connexion avec d’autres pairs ou avec des serveurs centralisés, encodage et format des données, etc.

C’est la présence des contraintes qui permet d’organiser des travaux visant à composer avec ces contraintes pour inventer de nouveaux dispositifs, tout comme de nouvelles pratiques.

Il n’y a rien de plus stimulant que les contraintes car elles portent avec elles, potentiellement, toute les innovations et les inventions.

De deux choses l’une quand on est responsable d’une activité, qu’elle soit managériale, technique ou technologique : soit on raisonne en terme d’objectifs soit en terme de contraintes.
Si on gère uniquement avec les objectifs, on arrive rarement à satisfaction (on passe son temps à se demander comment interpréter les objectifs différemment, ou à essayer de « gruger »).
Pour que des solutions se concrétisent, il faut prendre à bras le corps les contraintes.

Aussi, rien de pire dans une organisation, ou dans un projet, que ne pas savoir quelles sont les contraintes avec lesquelles il faut composer. C’est généralement la promesse de s’engluer sans jamais avoir la sensation de progresser.
Il faut certes se fixer des objectifs, mais l’on voit trop souvent des organisations ou des modes de travail qui ne raisonnent qu’en termes binaires objectif / moyens ; c’est souvent un cercle vicieux, là ou l’approche par les contraintes propose un cercle vertueux.

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Aurélien juin 29, 2008 à 8:35

Une contrainte de conception du moyen de transport le plus avancé au monde est due à la largeur d’un cul de cheval ;)
http://www.eleutherie.net/article-16714108.html

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Christian juin 29, 2008 à 9:15

Bel exemple. :-)

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Michaël P. juillet 2, 2008 à 3:26

Les contraintes techniques sont effectivement stimulantes. Mais certaines contraintes humaines (réactivité nulle, aucun investissement, spécifications non lues, etc.) sont décourageantes.

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Claude A juillet 3, 2008 à 9:50

pas de créativité sans contraintes … Georges Perec (Oulipo) disait : « je me donne des règles pour être libre »

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CriDamour août 20, 2008 à 2:20

Autres beaux exemples de contraintes créatives : les rimes, la métrique, les figures de style, bref tout ce qui constitue les fondement de la poésie !

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