Mes « techniques de soi »

by Christian on 27 mai, 2007

Voilà maintenant plus de deux ans que je me suis présenté sur ce blog en écrivant :

« Je n’ai fait que m’amuser jusqu’à ma majorité. »

Derrière cette influence proustienne du commencement (j’aurais pu aussi bien écrire « Longtemps je me suis amusé »), il y a une réalité sur laquelle je voudrais apporter quelques précisions.

Porté par ma lecture des tous derniers textes de Foucault sur les « techniques de soi » (Dits et écrits, t2, p.1602), il m’est revenu en mémoire des détails sur ce moment de ma vie où, si je puis dire, j’ai commencé à travailler.
Commencer à travailler, cela veut dire tout d’abord y prendre du plaisir et ne pas le faire parce que ceci ou cela.

Ce plaisir dans le travail avait ses règles qui, par certains aspects, relevaient d’une pratique cultuelle. Les voici :

  • Tout d’abord j’avais découpé un protège cahier transparent de couleur bleu que j’avais scotché sur ma lampe de bureau afin qu’elle diffuse une lumière extraordinaire, où peu commune, sur la table de travail. C’était, pour ainsi dire, la touche d’ambiance nécessaire pour que mon attention puisse se fixer aisément. En effet la lumière blanche classique provoquait chez moi un manque d’attention systématique. Alors qu’une lumière colorée, même légèrement, avait la propriété de m’empêcher de faire des « digression visuelles ».
  • Ensuite, il y avait le stylo, un stylo Montbanc, la marque importait peu en elle même pourvu qu’elle en « impose ».
  • Puis l’écriture. Je n’écrivais pas de mon écriture. D’ailleurs je n’ai pas vraiment de style d’écriture au sens graphologique du terme. Ainsi à l’école j’étais toujours très attentif à la façon dont les bons élèves écrivaient et tenaient leur stylo. J’essayais toujours de les imiter, pensant qu’en écrivant comme eux je serai plus intelligent (j’étais plus embêté les années scolaires ou c’était des gauchers qui tenaient le haut du pavé)

Il y avait donc l’écriture, ou la tenu du stylo, à laquelle je devais me soumettre, tout en profitant de mon travail pour essayer de parfaire l’imitation (vers 16-18 ans ce devait être l’écriture d’un élève ingénieur qui me donnait des cours particuliers).

  • Ensuite, sur un sujet donné, et comme je l’ai déjà évoqué, je multipliais les sources d’informations en consultant différents manuels scolaires, mais aussi en achetant des « Que sais je ? » (ce furent mes premières lectures extra scolaires ; l’idée d’acheter un ouvrage « d’auteur » était un risque trop important à l’époque.)
  • Ensuite il y avait ce que j’appellerais aujourd’hui la politique éditoriale : pour chaque leçon, je faisais des fiches de synthèse sur des petits cartons de bristol que je pouvais par la suite consulter n’importe où : dans les transports, entre les cours, le soir, etc.
  • Côté exercice, la règle était simple et intangible : je faisais tous les exercices. En terminale, par exemple, je crois avoir fait tous les exercices de mathématique des manuels, ainsi que toutes les annales que j’avais pu trouver chez Gibert. Cà a marché puisque j’ai eu 19 en math au Bac C ; d’ailleurs je ne sais toujours pas pourquoi on m’a enlevé un point… (Une remarque en passant, cela n’a pas marché pour la philo, où j’ai pris 6. je n’ai compris que plus tard que c’était la seule matière où je n’arrivais pas à faire du « bachotage », mais c’est une autre histoire )
  • Ensuite il fallait que je me donne des contraintes de temps très fortes : quelque soit le temps dont je disposais : il était planifié. Par exemple, 30 minutes pour la leçon dans le manuel de référence, puis 30 minutes à regarder d’autres sources d’information, 45 min pour faire une synthèse sur fiche de tout cela. Puis 1 heure pour faire les exercices, etc. A la minute près, je cessais mon activité.

Avec le temps, ces béquilles n’ont pas disparues, même si elles ont constamment évoluées. Mais il y a une chose qui n’a pas changé : c’est de pratiquer tous les aménagements possibles pour maintenir et pour décupler le plaisir de travailler.

Ces techniques de soi, ces pratiques cultuelles de l’intimité, sont une des conditions de possibilité de la prise de plaisir en ce sens qu’elles permettent de mesurer et de révéler le travail accompli, bref d’avoir la sensation de progresser, de s’élever. Elles déploient les cardinalités et le calendarités d’une activité dans laquelle on se transforme soi-même.
De plus, prendre ainsi soin de soi est une tâche dont on ne saurait cacher l’enjeu : il s’agit d’arriver à s’aimer soi-même, à être fier de soi, à savoir rester digne (cela veut aussi dire accepter d’avoir honte de ce qu’on a pu écrire).

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