Les premiers temps de la chrétienté connurent une trentaine d’évangiles (les bonnes paroles). Dans la constitution de son orthodoxie, la chrétienté n’en retint que quatre. Ceux de Marc, Matthieu, Luc et Jean.
Pourquoi quatre, et pourquoi ceux-là ?


Plusieurs hypothèses ont été faites :

  • c’était les plus simple à diffuser : ils racontaient l’histoire de la vie de Jésus
  • c’était les plus connus et les plus populaires
  • elles correspondaient à une volonté politique, celle de distinguer la chrétienté des juifs.
    Mais une chose semble être sûre, c’est les romains qui arrêtèrent Jésus, et c’est sur une croix romaine qu’il fut crucifié.
    Et pendant que Judas endosse la figure du Juif félon et du traître, la chrétienté peut se constituer et se développer au sein même de l’empire. En faisant de Judas un bouc émissaire, le christianisme condamne les juifs pour se sauver lui-même de la persécution romaine.
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    Mais voilà qu’un manuscrit est retrouvé dans une grotte en haute Egypte dans les années 70.

    Il s’agit d’un évangile selon Judas.

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    Irénée, premier évêque de Lyon (entre 130 et 202 après J.-C.) avait fait allusion à cet évangile en parlant des gnostiques, ces chrétiens qui espéraient la révélation d’un secret pour s’extraire de leur prison charnelle pour retourner au royaume des cieux. Il écrit à leur propos :

    Ils produisent une fiction de genre historique, qu’ils nomment l’Evangile de Judas.

    Le texte de cet évangile retrouvé présente un judas très différent de la figure du traître possédé par Satan tel qu’il est présenté dans l’évangile de Jean. Il est présenté non plus comme un traître, mais comme l’âpotre le plus proche de Jésus, celui seul qui ait vraiment compris son message, ce qu’il fit en livrant Jésus aux romains pour qu’il puisse, in fine, se délivrer de son corps.

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    Je ne souhaite pas ici entrer dans un débat théologique, mais voudrait attirer l’attention sur le rôle du support de mémoire que joue le manuscrit retrouvé dans cette grotte égyptienne. Illustrant ainsi qu’il n’y a pas de connaissance ni de mémoire sans supports (de connaissance et de mémoire). Ainsi, en écrivant contre les gnostiques, Irénée est devenu la principale source de connaissance du courant gnostique.

    La question qui habitait Irénée est celle de l’autorité, car pour les gnostique le rapport à Dieu se faisait sans la médiation d’une institution et donc d’une église. L’autorité passe-t-elle par l’enseignement oral ou par l’écriture ? Irénée, d’une part en écrivant et d’autre part en selectionnant les quatre évangiles que retiendra l’orthodoxie chrétienne, se prononce pour une autorité de l’écriture au détriment d’une tradition orale, voire secrête.
    Pourtant, en lisant ce qu’écrit Pierre Hadot, on pourrait penser que Irénée conserve toute son autorité à l’oralité dans la filiation entre les représentant de l’église :

    Pour Irénée, la tradition vient bien des Apôtres, mais ce n’est pas une tradition secrète : elle est conservée au grand jour dans les différentes Églises, grâce à la succession légitime des évêques que les Apôtres ont choisis eux-mêmes pour enseigner à leur place. Il est relativement facile, aux yeux d’Irénée, d’établir les listes de ces successions épiscopales, à partir des Apôtres, dans chaque Église et tout spécialement dans l’Église de Rome. (Encyclopædia Universalis)

    Mais la toute la différence pointe dans l’expression : “établir des listes de ces successions”. Car pas de liste sans écriture.

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    La question de l’enseignement esotérique de Jésus, telle qu’elle se pose après la découverte de l’évangile de judas, est troublante.

    Pères de l’église et historiens ont niés l’existence d’un enseignement ésotérique pratiqué par Jésus. Mais, en pratique, toutes les religions de cette époque avaient un enseignement ésotérique, comme d’ailleurs la plupart des écoles philosophiques, et un ami à moi rajouterait que c’était également le cas pour les écoles d’art martiaux en asie.
    Ce que met l’évangile de Judas sur la table, c’est donc la question de l’enseignement ésotérique de Jésus. Et le personnage de Judas est, à lui seul, l’incarnation de cette enseignement puisqu’il est écrit que Jésus dit à Judas : “Step away from the others and I shall tell you the mysteries of the kingdom.”

    Or, par définition, l’enseignement ésotérique n’est pas censé laisser de traces. Et si l’on en sait quelque chose, ce n’est que parce qu’une personne externe fait des commentaires écrits sur l’enseignement ésotérique. C’est ainsi, par exemple, que des bribes d’informations nous sont parvenues de l’enseignement ésotérique de la secte pythagoricienne. C’était également le cas pour les gnostiques puisque nous connaissions l’existence de leurs thèses et de leur textes grâce aux seuls écrits de Irénée.

    Avec la découverte de cet évangile de Judas, c’est une contradiction qui apparaît : comment un texte d’influence gnostique, et qui souligne l’importance d’un enseignement secret et ésotérique a -t-il pu être écrit ? Non seulement écrit, mais également conservé, puisque placé dans une grotte, vraisemblablement pour lui éviter d’être détruit par les expéditions orthodoxes.

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    Comment comprendre que des personnages clés de notre histoire culturelle et religieuse n’aient produit que des enseignements oraux ? Que ce soit Jésus ou Socrate, nous n’avons pas une ligne d’eux. Et pourtant nous n’écrivons presque que pour ne parler d’eux, comme si cette absence d’écriture appelait l’écriture.

    C’est peut-être que ces figures emblématiques ne cherchaient pas à faire autorité, seul ceux qui ont écrit sur eux on voulu instaurer une autorité. L’histoire se faisant ainsi autour des textes, écrits pour instaurer ou perpétuer une autorité. C’est à dire, in fine, constittuer une mémoire.

    Ce qu’a de passionnant la décourverte de cet évangile, c’est qu’il va bousculer notre mémoire collective. Et déjà le pape, autorité suprême de l’église, a du se prononcer sur cette découverte en n’ayant pas d’autre choix que de condamner ce texte hérétique.

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