Sur le paradigme indiciaire de Ginzburg (1)

by Christian on 22 mars, 2013

L’année dernière, je présentais les résultats d’un travail sur la figure du dieu grec Hermès.

Le sujet était si riche qu’il avait fallu que je fasse des choix. Je me souviens notamment d’avoir choisi de ne pas développer un des aspects pourtant ô combien important : il s’agit de la question des traces comme indices.

Or c’est un sujet qui a été génialement traité par Carlo Ginzburg dans son article : “Traces. Racines d’un paradigme indiciaire” et, si je l’avais évoqué, je n’aurais pas eu le temps de rentrer dans les détails.

Dans les détails, je vais à présent y rentrer, et pour deux raisons :

  1. d’abord parce qu’il y a toujours des personnes qui ne connaissent pas cet article ;

  2. ensuite parce que je souhaite faire le lien entre les hypothèses de Ginzburg et un autre thème qui me semble déterminant et sur lequel j’aurai l’occasion de revenir l’été prochain, toujours dans le cadre de l’académie d’été de l’école de philosophie d’Épineuil le Fleuriel.

 La thèse de Ginzburg dans cet article paru en 1979, que l’on trouve en français dans une nouvelle édition, “Mythes emblèmes Traces”, 2010, chez Verdier Poche, est la suivante :

“Je me propose de montrer dans les pages qui suivent comment est apparu silencieusement, à la fin du XIX siècle, dans le domaine des sciences humaines, un modèle épistémologique (ou, si lon préfère, un paradigme) auquel on n’a pas, jusqu’à aujourd’hui, suffisamment prêté attention”

Ginzburg rappelle que l’utilisation de “paradigme” a été popularisé par Thomas Khun dans sa “Structure des révolutions scientifiques” (1974).

 Je précise ici, car c’est trop peu rappelé me semble-t-il, que Kuhn lui-même a été largement influencé par les travaux de Wittgenstein, notamment par “De la certitude” dont on peut raisonnablement affirmer que le texte de Khun n’est que l’application des arguments wittgensteins au champ épistémologique.



Cela dit, je ne fais pas cette remarque par hasard ou par érudition ; en effet, la place de Wittgenstein sera importante dans la mise en perspective du travail de Ginzburg (mais retenez au passage l’illustration de la couverture du livre de Wittgenstein et vous verrez dans quelques secondes ce que vous pourrez en induire)

Quel rapport existe-t-il entre l’amateur d’art Morelli, le personnage de Sherlock Holmes invité par Conan Doyle et Sigmund Freud ?

 Les trois étaient des contemporains  à la fin du 19° siècle, mais il y a plus.

Entre 1874 et 1876 Giovanni Morelli publie, sous un pseudonyme russe, une série d’articles sur la peinture italienne qui firent sensation en ce qu’il affirmait que les musées étaient pleins de tableaux dont l’attribution était inexacte. Pour rétablir la parenté aux oeuvres il faut, disait Morelli, ne pas s’attacher aux similarités générales qui sont les plus faciles à imiter mais au contrainre examiner les détails. C’est ainsi que Morelli réalisa un véritable catalogage des lobes, oreilles, mains, etc.

Les livres de Morelli ( écrivit Wind qui fut un de ceux qui en 1946, dans “Art et Anarchie”, contribuèrent au renouveau d’intérêt pour les travaux de l’italien) “sont pleins d’illustrations de doigts et d’oreilles, registres minutieux de ces détails caractéristiques qui trahissent la présence d’un artiste donné, comme un criminel est trahi par ses empreintes digitales…n’importe quel musée d’art étudié par Morelli prend immédiatement l’aspect d’un musée du crime” Art et Anarchie pp. 66-67

 Du “musée du crime” de Morelli à Sherlock Holmes, la transition est toute naturelle, d’autant plus qu’un oncle de Conan Doyle, peintre et critique d’art rencontra personnellement Morelli en 1887. A l’image de Morelli en art, Sherlock Holmes est celui qui, à partir d’indices imperceptibles (traces de pas, empreintes, mégots ou cendres de cigarette, éléments d’anatomies, etc.) va être capable d’induire les vrais causes.

C’est à cette même approche d’inférence à partir de détails parcellaires que va se livrer Freud, notamment dans “Le Moïse de Michel-Ange” (1914) où il fait explicitement référence à Morelli et à sa méthode d’analyse :

“Il parvient à ce résultat en commençant par détourner le regard de l’impression d’ensemble ou des grands traits du tableau et en mettant en relief l’importance caractéristique des détails secondaires”

 Plus loin :

“Je crois que son procédé est étroitement apparenté à la technique de la psychanalyse médicale. Celle-ci est aussi habilitée à deviner les choses secrètes et cachées à partir de traits sous-estimés ou dont on ne tient pas compte, à partir du rebut – des déchets – de l’observation” Freud, L’inquiétante étrangeté, et autres essais, Paris 1985 pp. 102-103.

 Ces rapprochement permettent à Ginzurg de préciser que :

« Dans les trois cas, des traces même infinitésimales permettent de saisir une réalité plus profonde, impossible à atteindre autrement. Des traces : plus précisément, des symptômes (dans le cas de Freud), des indices (dans le cas de Sherlock Holmes) des signes picturaux (dans le cas de Morelli). » p 232.

 Ginzberg va plus loin et rappelle que ces trois cas relève de la sémiotique médicale, c’est à dire de l’art de diagnostiquer des maladies à partir de symptômes. L’argument touche puisque que Freud, Morelli et Conan Doyle ont tous été médecins.

 

“Pendant des millénaires l’homme a été un chasseur”

Ginzburg fait remonter notre capacité d’inférer à partir d’indices à notre préhistoire de chasseur. Ces pratiques millénaires de chasse nous ont appris à “sentir, enregistrer, interpréter et classifier des traces infinitésimales”, nous avons appris à “accomplir des opérations mentales complexes avec une rapidité foudroyante” (cette hypothèse cynégétique – relatif à la chasse – marqua Italo Calvino qui écrivit un article : “L’oreille, le chasseur, le potin” que l’on peut lire dans la revue Critique consacré à Ginzburg).

Ce que décrit Ginzburg n’est autre qu’une capacité cognitive d’inférence qui nous permet d’élaborer des plausibles sur la base d’éléments et de faits constatés aussi minimes soient-ils :

 « Ce qui caractérise ce savoir, c’est la capacité de remonter, à partir de faits expérimentaux apparemment négligeables, à une réalité complexe qui n’est pas directement expérimentable”

 [Tiens, tiens… comme c’est étrange ; cela ressemble beaucoup au premier mouvement de la dialectique,  celui de la dialectique « ascendante » (remontée des hypothèses vers le principe ) telle que la défini Platon dans sa République.

Ce qui me permet d’avancer que le pivot entre Socrate et Platon se situe précisément sur cette question de l’induction, de l’inférence. Tout comme Simondon disait que les grecs ne connaissait pas le métastable mais seulement les états stables et instables, on peut aussi dire qu’ils ne connaissaient pas encore l’inférence probabiliste qui nous permet de raisonner dans l’ordre du plausible]

 Cela vaut d’abord pour la chasse mais aussi par extension pour les arts divinatoire où il fallait savoir lire dans les entrailles d’animaux, dans le vol d’oiseaux, gouttes d’huiles dans l’eau ou positionnement des astres pour deviner l’avenir.

 Que ce soit dans les activités de chase ou dans les pratiques divinatoires le “comportement cognitif” était très semblable, à partir d’opérations intellectuelles formellement identiques : “analyses, comparaison et classification”.p; 244 :

 “On peut donc parler de paradigme indiciaire ou divinatoire, tourné, selon les formes de savoir, vers le passé, le présent ou le futur. Vers le futur – et on avait la divination au sens propre ; vers le passé, le présent et le futur – on avait la sémiotique médicale sous son double aspect de diagnostic et de pronostic ; vers le passé et on avait la jurisprudence” 247.

Le passage de la civilisation mésopotamienne à la civilisation grecque, va instaurer une première brèche dans le paradigme indicaire qui opérait dans des sphères d’activités très différentes : médecins, historiens, politiques, potiers, menuisiers, marins, chasseurs, pêcheurs. Tous pouvaient se réclamer de la métis, avant que le modèle de la connaissance élaboré par Platon ne bouscule tout cela :

“– Parménide : [Est-tu aussi perplexe] Socrate, au sujet de choses qui pourraient apparaître ridicules, comme le poil, la boue, la saleté ou toute autre chose insignifiante et sans valeur ? Te demandes-tu s’il faut admettre qu’il y a aussi pour chacune d’elles une forme à part, distincte, elle aussi, des choses que nous touchons de nos main ?

– Non, répondit Socrate. Pour les choses que nous voyons, je ne doute pas de leur existence ; mais de penser qu’il en existe une forme [idée], j’ai peur que ce ne soit par trop étrange. Cependant il m’est parfois arrivé de me sentir troublé et de me demander si toutes les choses n’ont pas également leur forme [idée]. Puis, quand je me suis arrêté à cette pensée, je m’en détourne en toute hâte, de peur de tomber et de me noyer dans une abîme de niaiseries (…)”

Parménide 130 d

 Une forme de polémique s’instaure ainsi en Grèce, dès le V° siècle, autour des pratiques inductives, que nous appellerions aujourd’hui les arts (au premier rang desquels l’art médical), et auxquels on commence à opposer les sciences naissantes ; les mathématiques et la géométrie y jouant un rôle d’exemplarité, raison pour laquelle Platon fit inscrire au fronton de son académie “Nul n’entre ici s’il n’est géomètre”.

 Cette histoire se poursuit ensuite avec la figure de Galilée au XVII° siècle ; cela fera l’objet d’une prochaine note (la suite)

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Pierre Col mars 24, 2013 à 6:52

Merci pour cette note, et pour toutes les autres aussi, qui me font découvrir tant…
Reste à trouver le temps d’approfondir.

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