La Prospective française

by Christian on 12 février, 2013

Depuis une quinzaine d’années, les démarches de prospective ont laissé place à de simples démarches de veille au sein des grandes organisations. Mais les choses choses changent me dit-on, et les grands groupes industriels se remettraient à faire de la prospective.

Si les questions de prospective redeviennent d’actualité au sein des grandes sociétés, mais aussi au sein des administrations nationales, c’est bien évident parce que nul ne peut à présenter ignorer les effets du numérique aussi bien sur les modèles d’affaire que sur les modes de gouvernement.

D’une manière générale, cette actualité participe également à la nécessité de repenser l’économie politique (le petit ouvrage de Stiegler, Pour une nouvelle critique de l’économie politique, est à mes yeux précieux pour rentrer dans ces questions).

L’apogée de la prospective peut se situer dans les années 70 : n’oublions pas que c’est le mouvement prospectiviste (pas seulement français) qui, à la demande du Club de Rome, produisit le rapport sur Les limites à la croissance en 1972.

Les textes fondateurs de la prospective française

La lecture de l’ouvrage De la prospective propose les “textes fondateurs de la prospective française (1955-1966)”. On y voit les premiers textes qui tentent de fonder, à défaut d’une discipline, une attitude, selon les propos de Gaston Berger, le père de cette démarche.

La prospective à la française s’inscrit dans l’après guerre, dans un contexte encore marqué par la reconstruction mais qui, déjà, s’interroge sur la construction de l’avenir au delà de la reconstruction elle-même.

L’influence philosophique est évidente, les maîtres convoqués sont essentiellement Bergson pour sa conception du temps, pour l’élan vital et pour la réinvention de la notion de virtuel ; il y a aussi, et peut-être surtout, Paul Valéry, au travers de ses articles et essais “sur le monde actuel”.

Un rapport ambigu à la technique

Mais telle qu’elle se constitue, la Prospective à la française a un rapport tout à fait ambigu et équivoque vis à vis de la technique. Cela fait également écho à sa propension à placer l’homme au coeur de sa réflexion, non pas certes pour affirmer avec Protagoras que “ l’homme est la mesure de toutes choses” mais pour souligner que, si la prospective tente de regarder loin devant, c’est d’abord pour y entrevoir les possibles de la condition humaine.

La prospective se place donc dans l’héritage des “humanités”,  c’est à dire des sciences humaines pour utiliser une dénomination plus contemporaine, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle la démarche prospective s’appelle “anthropologie prospective”.

Ce territoire se marque également par le refus des approches quantitatives, ici l’argument est que la prospective est une démarche à l’horizon de plusieurs décennies et qu’il n’existe pas, ou peu, d’éléments quantitatifs. Par ailleurs, Gaston Berger souligne à plusieurs reprise que la prospective n’est pas de la prévision, et inclut dans son mode de pensée des logiques de rupture, ce qui l’autorise à proposer une interprétation de la technique comme marqué d’un sceau passéiste :

“Le technicien est souvent l’homme du passé. Il invoque son expérience : j’ai toujours vu cela, vient-il nous dire” p.49“

[Le technicien] nous invite à renoncer à certaines fins qu’il appelle chimériques, simplement parce qu’on n’a pas encore découvert le moyen de les atteindre” p.49

“La science s’appuie souvent sur la technique, mais elle la dépasse. Elle est la fois dans la possibilité de faire être ce qui n’est pas encore. Elle est un jaillissement. La technique est de la ferveur retombée.” p.49.

A bien lire, le statut de la technique est cantonnée à la question des moyens et, bien souvent, c’est plus de la technocratie dont parle G. Berger que de la technique.

Penser la rupture dans la conversion du regard

L’enjeu, pour G. Berger, c’est donc à la fois de penser l’avenir dans une logique de rupture et de faire des choix : il s’agit de se choisir un avenir parmi l’ensemble des possibles, de trouver des motivations qui éclairent la prise de décision aussi bien des dirigeants politiques que des dirigeants d’entreprises.

Dans son article “Sciences humaines et prévision” (1957), G. Berger illustre la nécessité de la rupture par rapport aux approches “continuistes” en matière de prise de décision :

“Or, si l’on examine les procédés qui sont le plus couramment utilisés pour suggérer ou justifier les décisions, on constate qu’ils entrent généralement dans l’une des trois catégories suivantes : l’action entreprise invoque un précédent, s’appuie sur une analogie ou repose sur une extrapolation.”

Pour G. Berger, la prise de décision qui raisonne sur la base de “tout se répète”, “tout se ressemble” ou “tout continue”, n’est pas une prise de décision qui prend ses responsabilités ; on peut même dire qu’il s’agit là des arguments habituels de ceux qui se refusent à prendre des décisions : les “choses” décident à leur place et ils reconnaissent ainsi implicitement qu’ils n’ont aucun courage (politique ou entrepreunarial).

L’importance de la rupture est aussi souligné en utilisant une métaphore avec le jeu d’échec mais, pour rappeler immédiatement que :

“dans le jeu qu’il nous faut jouer aujourd’hui, les règles se modifient sans cesse, tandis que les pièces changent de nombre et de propriétés au cours même de la partie”. p.59

Tout cela contribu à faire de l’attitude prospective une démarche radicale qui nécessite une “conversion du regard” ; il faut aller contre l’attitude naturelle qui nous fait envisager l’avenir plus comme un sujet de rêverie que de construction :

“Or le rêve est le contraire du projet. Au lieu d’amorcer l’action il nous en détourne ; il nous fiat jouir en imagination du fruit d’un travail que nous n’avons pas accompli.” p.76

 

L’accélération de l’histoire

Ce qui motive et nécessite la démarche d’anthropologie prospective réside dans l’accélération à la fois des savoirs et des technologies, ce que l’on évoque généralement par l’accélération de l’évolution de l’homme et de son milieu.

On sait bien que l’homme du XX° siècle – et plus encore celui du XXI° – ont vécu et vivent “plusieurs vies”, le monde change à présent de manière perceptible, et il est loin le temps où un homme vivait toute sa vie durant dans un monde où, des corpus de savoirs jusqu’aux modifications du milieu technique et environnemental, rien ne changeait visiblement. C’est ce dont témoigne aujourd’hui les détenus qui sortent de prison après plusieurs années et qui disent qu’ils ont l’impression de “débarquer dans une nouvelle civilisation” (voir l’article d’Emilie Brouze sur Rue89 : “Du minitel à l’iPad sans transition : le choc de ex-taulards”).

C’est quand l’accélération devient immédiatement perceptible qu’il faut que notre regard voit loin :

“Sur une route bien connue, le conducteur d’une charrette qui se déplace au pas, la nuit, n’a besoin, pour éclairer sa route que d’une mauvaise lanterne. Par contre, l’automobile qui parcourt à vive allure une région inconnue doit être munie de phares puissants.Rouler vite sans rien voir serait proprement une folie.” p.58

 

La prise de décision

Ce long terme que vise la prospective s’inscrit dans la droite ligne de l’émergence  du travail en mode projet qui se déploie massivement dans le monde militaro-industriel, avant d’inonder tous les autres secteurs dans l’après guerre.
Quand G. Berger parle de la prospective comme aide à la “prise de décision”, il veut en fait parler de la décision quant aux types de projets et de programme qu’il faut initier.

Si le temps du projet ou programme peut s’inscrire dans une logique de prévision à 5 ou 10 ans, le temps de la prospective est plutôt celui d’un horizon à 15 voire 25 ans. Dit autrement, si la logique du mode projet a repoussé les frontières du temps en déplaçant nos mode de travail dans une logique d’anticipation permanente, il reste à se demander à partir de quels critères va-t-on décider de lancer tel ou tel programme ? La prospective est donc la démarche qui va répondre à cette question, et parfois avec des propositions qui peuvent sembler contre nature :

“Il arrive aussi assez fréquemment que des actions à court termes doivent être engagées dans une direction opposée à celle que révèle l’étude d’un longue période”.p.91

Prospective française et Futurologie américaine

Et les américains comment font-ils de la prospective (futurology / futur studies) ?

Ils en font beaucoup plus, mais différemment. Tout d’abord il y a un recours important à des traitement de données et des méthodes scientifiques que la prospective à la français rangerait dans la prévision plus que dans la prospective. Donc premier lieu commun : les USA feraient de la prospective quantitative là où l’Europe ferait de la prospective qualitative.

Mais surtout, aux USA la futurologie est l’apanage d’individus plus que de démarches collectives (si on exclut le travail de l’administration américaine).

Cela se manifeste aussi bien dans l’importance de la littérature de science-fiction, qu’au travers des visionnaires/consultants tels que (au hasard) Kevin Kelly, Jeremy Rifkin, ou encore Ray Kurzweil.

En France, la prospective ne s’exerce que dans l’administration des grands ministères et ne va pas beaucoup plus loin. Pour les grandes entreprises de notre pays, la prospective du visionnaire souffre d’un manque de prise au sérieux : imaginez qu’EDF, SNCF ou Orange embauche quelqu’un comme Ray Kurzweil et c’est toute la crédibilité de l’entreprise qui pourrait être remise en cause. En revanche, on prend toute de suite très au sérieux le fait que ce soit Google qui l’ait effectivement embauché il y a quelques semaines.

Ici comme dans bien d’autres domaines, les américains ont fait de la prospective un marché (et ce n’est pas que celui des auteurs de SF et des consultants : que l’on pense à la part des films de science fiction ou d’anticipation dans les productions hollywoodiennes), là où cela reste un outil réservé à l’administration jacobine de ce côté de l’atlantique. En Amérique, les habitants sont quotidiennement bombardés de vision futuristes, en France la communication sur ces sujets se résume à quelques expositions.

Refonder la prospective française sur la base d’un nouveau statut de la technique

Un des points qui me trouble le plus dans le discours de l’anthropologie prospective réside dans le traitement qu’il fait de l’expérimentation. L’urgence et la nécessité de l’attitude prospectiviste – qui prépare et anticipe ce qui peut advenir – s’oppose à la démarche qui procède par “essais et erreurs”. L’argument étant que :

“Tout va trop vite pour que nous ayons le temps de tout essayer et certaines décisions sont trop lourdes de conséquences pour que nous puissions prendre le risque d’en faire l’expérience” p.60.

Moi qui prône, face à l’incertitude, les démarches de recherche-action (que nous appelons » recherche contributive » à Ars Indsutrialis), ce traitement de l’expérimentation comme un simple tâtonnement pose problème. En d’autres termes : comment peuvent s’articuler et s’agencer des démarches d’Anthropologie Prospective et de Recherche Contributives ?

En fait, les deux ne s’opposent que parce que les fondateurs de la prospective avaient une conception utilitariste de la technique. Pour composer Prospective et Recherche Contributive il faut réactualiser la prospective sur la base d’un nouveau statut de la technique et de la technologie, car celles-ci sont la locomotive des changements et de l’accélération que tous constatent.

Cela passe par :

  • les perspectives anthropologiques de Leroi-Gourhan sur les tendances et les faits techniques ;
  • et l’analyse de Bertrand Gille sur l’évolution des systèmes techniques ;
  • les considérations de Simondon sur l’objet technique ;
  • l’approche pharmacologique de B. Stiegler.

*

Une inconnue toutefois dans cette vision duale amérique / europe, c’est bien sûr la Chine. Non pas comme paramètre dans nos démarches prospectivistes mais comme acteur probablement principal des efforts de prospective qui sont actuellement faits dans le monde.

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