29 Oct 2012, 3:17
Défaut
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Un paradigme, de Jean François Billeter

Assis à la table d’un café, un homme seul observe autour de lui ; il prend la carafe posée devant lui et se sert un verre d’eau. Il repose la carafe sur la table et son visage semble alors possédé, il a changé, quelque chose s’est passé dans le geste qui consiste à verser un liquide dans son verre.

Cet homme, si vous le croisez, se sera peut-être Jean-François Billeter, ce sinologue qui, avec son dernier livre “Un paradigme”, nous invite à une nouvelle méditation cartésienne.


Nouvelle parce qu’il ne s’agit pas de reproduire le texte et la méthode cartésienne, mais d’en reprendre la force du geste qui réside dans un témoignage intime. L’ “auteur se livre”, comme on dit, dans un style qui doit son invention à Saint Augustin, à savoir la confession et les méditations intimes où l’auteur se met lui-même en avant, à la fois comme sujet parlant et comme premier objet d’étude.

Ce nouveau paradigme est une nouvelle façon de voir et de considérer les choses, un véritable nouveau regard porté sur le monde et sur ce qui fait monde. Mais comment faire du nouveau avec toujours les mêmes outils, car il sera toujours question d’esprit, de corps, de pensée, d’imagination, d’expérience, etc. ?

Il faut proposer de nouvelles synthèses, de nouveaux concepts, à partir, et avec, des mots courants qui sont toutefois surdéterminés par les traditions et les pratiques quotidiennes.

Dans ce genre de démarche, il faut rendre inquiétant (l’inquiétante étrangeté, das Unheimliche, de Freud)  la banalité et la quotidienneté ; être attentif à certains détails qui, comme le bug du chat noir dans le film Matrix, sont des révélateurs.

On sent tout de suite l’ambition philosophique d’un texte quand l’auteur aborde une question en tentant de produire un nouveau concept. C’est ce que fait JF Billeter dans ce texte en redéfinissant le mot “corps” :

“J’appelle “corps” toute l’activité non consciente qui porte mon activité consciente et d’où surgit le mot manquant ou l’idée nouvelle.” p.12

Le geste, comme le geste de se verser un verre d’eau, est l’exemple à partir duquel on se rend compte que ce geste n’est pas “naturel”, “contrairement à nos mouvements, nos gestes sont appris”, jusqu’au jour où l’on se met à faire le geste de verser de l’eau, automatiquement, sans y prêter attention. Quand l’apprentissage du geste est fini, quand le geste a “pris” dans corps, nous sommes libérés. Grâce au corps, un geste artificiel peut devenir naturel : c’est parce que nous  l’avons acquis que nous pouvons oublier le geste, passer en pilotage automatique et en profiter pour faire quelque chose d’autre.

“Le geste fournit un paradigme, celui de l’intégration.” p.18. Cette intégration étant celle de la culture et de la nature, on n’est donc plus dans un domaine métaphysique qui raisonne par oppositions. Tout est activité, et nous sommes nous-mêmes un processus d’activité intégrante :

“Je propose de considérer toute chose sub specie activatis, “en tant qu’activité”.”p.23

Il y a des lois de l’activité, l’intégration en est une, l’imagination en est une autre. L’imagination ainsi revisitée est ce qui fait que le corps, c’est à dire l’activité non-consciente, émerge à la conscience de sa propre activité (je me surprends à me regarder verser l’eau d’une carafe dans un verre).

Il y a une autre loi de l’activité qui dit, selon Billeter, que “ l’intégration créé la puissance : par quoi il faut entendre : la puissance agissante”. Chaque nouveau geste appris augmente ma puissance d’agir. Je travaille mon corps à travers l’apprentissage de nouveaux gestes et, en retour, j’ai la possibilité de laisser agir le corps. De laisser advenir le daimon, ce démon qui fait que, même si je fais rien et ne dit rien, “çà parle” tout seul. Qui est-ce qui parle alors ? Le corps agissant répondrait Billeter.

“Il se produit dans notre corps bien plus de choses que ne peut concevoir notre esprit”, fait remarquer Billeter en faisant référence aux travaux de François Roustang sur l’hypnose.

Dernier indice pour mieux connaître les lois de l’activité : il faut observer les changements de régimes. L’activité du corps nous fait passer par différentes modalités de l’attention et ces passages sont généralement discontinus ; c’est comme quand on comprend enfin quelque chose, il y a toujours un déclic.

*

Même si on sait que les propos de Billeter ne sont pas nouveaux – on reconnaît une influence de la civilisation chinoise mais aussi de Spinoza parmi tant d’autres — je m’y retrouve assez bien avec ses concepts d’activité, d’intégration et de changement de régime qui sont des outils puissants pour penser une organologie du numérique dans le cadre d’une organologie générale. Pourtant, Billeter manque cette organologie  car il n’y a aucune mise en question des supports de mémoire (les rétentions tertiaires), ce qui l’empêche de voir d’autres organes que les organes naturels et biologiques : a savoir les organes techniques et organes collectifs.

> “J’appelle “corps” toute l’activité non consciente qui porte mon activité consciente et d’où surgit le mot manquant ou l’idée nouvelle.” p.12

Tiens, cela m’a rappelé la définition du mot “corps” en langue chinoise. Stricto sensu, les chinois n’ont pas (AFAIK) de mot équivalant au notre, i.e. le mot “corps” ; le terme qu’ils emploient est littéralement “l’esprit posé sur la terre”. La définition de Billeter n’en est pas bien éloignée.

> “Je propose de considérer toute chose sub specie activatis, “en tant qu’activité”.”p.23

Les choses (dont la nature réelle – l’essence ? – est indéfinissable) versus les relations.
Il me semble que les chinois mettent plus l’accent sur les relations (et donc, les flux) plutôt que de s’acharner sans fin à percer la nature des choses, cf. la MTC (Médecine Traditionnelle Chinoise) et ses 5 éléments en interactions perpétuelles, le Yi-King (le livre des transformations), etc.
Bref, pas étonnant que Billeter soit un sinologue.

> L’imagination ainsi revisitée est ce qui fait que le corps, c’est à dire l’activité non-consciente, émerge à la conscience de sa propre activité (je me surprends à me regarder verser l’eau d’une carafe dans un verre).

L’imagination ainsi définie est réduite à son jaillissement et l’étonnement que l’on peut en concevoir. Bref, la définition donnée ici réduit l’imagination à un robinet, mais passe sous silence la source (en d’autres termes, quid de la partie immergée de l’iceberg ?).

> L’activité du corps nous fait passer par différentes modalités de l’attention et ces passages sont généralement discontinus ; c’est comme quand on comprend enfin quelque chose, il y a toujours un déclic.

Je pense qu’il y a un double déclic. Il y a le moment où l’on comprend et ensuite, le moment où l’on prend conscience que l’on a compris.
Je crois qu’il y a un 1er pic où l’on comprend, ce qui déclenche une sorte de vague de retraitement des “informations” à notre disposition (par ex, une réanalyse des pbs similaires ou des pbs/étapes intermédiaires ou des infos de contexte), une fois que ce retraitement a été effectué, s’installe une compréhension plus large/pleine et l’on prend conscience que l’on a compris. Et après ce 2ème pic, les éléments de notre compréhension prennent (plus) leur place dans notre intelligence non-consciente (que dans notre intelligence consciente).
Ceci étant dit, ces 2 pics peuvent être suffisamment proches pour être confondus en un seul.

> Pourtant, Billeter manque cette organologie car il n’y a aucune mise en question des supports de mémoire (les rétentions tertiaires), ce qui l’empêche de voir d’autres organes que les organes naturels et biologiques : a savoir les organes techniques et organes collectifs.

Je ne suis pas trop versé en organologie, numérique ou pas 😉
Mais cela me fait penser que quand j’ai quelque chose dans la tête et que je n’arrive pas à m’en départir, si je note l’information sur un bout de papier, mon esprit arrête de me tarauder avec cette idée récurrente. J’interprète cela de la manière suivante : l’idée dont je ne peux me départir est bloquée dans ma mémoire court-terme, et si le fait de la noter sur un bout de papier me permet d’y échapper, tout se passe comme si (IMHO) mon cerveau assimilait le bout de papier à ma mémoire à long-terme. En d’autres termes, mon cerveau est extensible 😉
Du coup, de ce point de vue, il me semble naturel de s’interroger sur les organes techniques et organes collectifs.

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Je note tout çà 😉

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La démarche de Jean François Billeter, quand il s’attache à observer minutieusement la naissance d’une pensée, d’une intention, m’a fait penser à Husserl. Elle fait aussi écho aux conceptions du bouddhisme Zen dans la volonté d’aller en deçà de la pensée consciente ; de se libérer du langage (considéré comme un pharmakon ?).

J’ai été séduit par l’éclairage que donne le paradigme sur les mécanismes de la dépression. JF Billeter pose que les prises de décisions et les jugements esthétiques procèdent de sortes d’épiphanies émergeant du corps constitué par les intégrations successives ; et que le processus d’intégration, l’augmentation de la force agissante, constitue le véritable but de toute activité et procure un “sens” à ce qui est vécu. La dépression est alors considérée comme la conséquence d’un conflit interne, d’un manque de “liberté” du corps : la déficience d’intégration du corps provoque le sentiment de mener une vie vide de “sens”, et la difficulté à prendre des décisions.

Le fait qu’il fasse abstraction des rétentions tertiaires ne m’a pas gêné plus que cela : je ne vois intervenir celles-ci qu’en amont du processus qui intéresse JF Billeter, au niveau de l’apprentissage d’une technique dans une étude consciente sur un support externe. Le propos de JF Billeter est plutôt d’expliciter se qui se passe “après”, une fois que cela a été intégré au corps et que le support externe n’est plus nécessaire. Quoiqu’on pourrait donner le contre-exemple des supports de divination comme le Yi-King ou les tarots que le devin consulte pour provoquer une vision…
Le concept de sérendipité dont on parle beaucoup à propos du web est peut-être un autre contre-exemple. Est-ce une notion qui pourrait intervenir comme “intégration” (au sens de JF Billeter) des supports de mémoire dans ta conception de l’organologie du numérique ?

[Reply]

Oui pour la similarité avec les premières recherches logiques de Husserl.
Pour la partie sur la dépression je l’ai aussi beaucoup appréciée mais il m’a semblé qu’elle n’apportait pas grand chose au spinozisme qui a déjà formulé la chose en expliquant que la dépression provient essentiellement d’une causalité extérieur à l’esprit qui a été intériorisée.

Sur les rétentions tertiaires, on pourrait rappeler à Billeter qu’il a fait ce cheminement avec son carnet de note au café. En fait, les technique chez Billeter font exclusivement référence au tour de main, au savoir faire, et c’est naturellement la raison pour laquelle il met l’emphase sur le geste. Mais d’objet technique ou de technologie il n’en est pas question.

Par exemple, la notion d’intégration pourrait être reformulée dans une logique d’écriture : intégrer quelque chose, c’est écrire en soi, dans son cerveau ou son corps.

L’utilisation du mot “corps”, même en le redéfinissant comme “activité inconsciente”, reste problématique. Et, je crois que parler d’organes est plus judicieux : par exemple, si je programme un réveil matin, ou n’importe quel reminder numérique, est-ce que Billeter dirait qu’il s’agit de mon corps ? Car c’est pourtant une tâche automatique que j’ai programmé puis oublié jusqu’à ce que l’alarme se déclenche pour s’affirmer à ma conscience.

Dans l’organologie générale on tente d’articuler les couplages entre trois types d’organes : les organes biologiques (le vivant noétique que nous sommes) les organes techniques, et les organes collectifs (organisations, institutions, familles, etc.).

En tout cas merci pour ce commentaire stimulant.

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12 Nov 2014, 6:29
by Dorothea Hirsch

reply

Ce que je ressens avec un paradigme de J.F. Billeter est une profonde unification entre toutes ces dualités dont je n’en peux plus et n’en veux plus. Finalement tout est dans “la manière” de s’exprimer ce qui engendre une compréhension charnelle en tout cas chez moi.

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