J’ai longtemps apprécié les claviers avec une sensation de touche mécanique, j’ai encore le souvenir des claviers IBM et leur sensation de “frappe” avec lesquels j’étais si bien.

Puis, la pratique des ordinateurs portables devenant quasi permanente j’en suis venu à préférer les touches sur lesquelles on peut glisser de l’une à l’autre sans éprouver le creux entre les touches des gros claviers mécaniques des ordinateurs de bureau. Là aussi, les ThinkPad d’IBM étaient pour moi la référence.

Passé définitivement sous portable Apple en 2003, j’ai du me faire à ses claviers où la sensation d’enfoncement des touches était largement gommée ; c’était frustrant au début et puis, finalement, je m’y suis fait.

Il m’est arrivé plusieurs fois d’arriver chez un client qui me propose un poste de travail avec un ordinateur de bureau pour travailler ; aujourd’hui c’est tout simplement devenu impossible, je ne sais même plus utiliser ces gros claviers, et la vue de certains ordinateurs n’évoque en moi aucune nostalgie, surtout s’il faut réellement les utiliser.

Aujourd’hui, je crois que je suis prêt à me passer d’un clavier classique (j’entends par là un clavier à part avec touches qu’il faut presser) et à basculer sur un clavier numérique tactile d’une tablette.

Pourquoi ce changement ? Tout simplement parce que j’arrive à écrire plus vite avec le clavier d’une tablette tactile. Mais cela n’est possible que si on arrive à travailler en “bonne collaboration” avec le correcteur orthographique intégré. En effet, si j’écris plus vite c’est parce que je peux faire plus d’erreurs de frappe sans que cela ne me pénalise, et donc que je compte sur l’efficacité du correcteur automatique.

Alors bien sûr, David Larlet a raison de poser la question :

@christianfaure et bientôt tu ne pourras plus taper que sur un iOS, préoccupant non ?

— David Larlet (@davidbgk) September 17, 2012

 

Suis-je devenu dépendant du correcteur d’un OS plus que d’un modèle de clavier ? C’est évident. Est-ce préoccupant ? Très certainement car il s’agit la d’une situation proprement pharmacologique où ce clavier tactile est à la fois un poison et un remède.

Qu’est ce que je perds et qu’est-ce que je gagne avec ce clavier tactile ?

Ce que je gagne : une vitesse de frappe impressionnante avec des mouvements des mains et des doigts moindres, à cela s’ajoute un encombrement moindre puisqu’il n’y a plus de périphériques de saisie.

Ensuite, ce que je perds : d’abord une certaine forme d’autonomie car, comme le souligne David, mon écriture s’ajuste avec le système de correction automatique pour former un système d’écriture homme/machine (une écriture assistée par ordinateur). Si l’on me prive du correcteur, l’intérêt du clavier tactile s’effondre, et si je m’ajuste à celui de iOS, je risque de devenir dépendant aux produits d’Apple.

Penchons nous à présent sur le mode de fonctionnement du correcteur  : à la différence des autres traitements de texte, la correction se fait par défaut sous forme d’une suggestion qui est automatiquement validée en faisant “espace” (parfois il n’y a même pas de suggestion, la correction se fait en douce). C’est donc un traitement automatique de la saisie qui s’impose au sens où il est beaucoup plus intrusif que le mode de correction automatique classique qui, par exemple, va souligner les fautes de frappe mais en nous laissant le choix de la modification.

Ce que l’écriture tactile n’aime pas c’est les situations où le correcteur n’est pas efficace, ou ne peut pas agir. Par exemple quand il faut taper :

  • des accents et ce que l’on appelle savamment les signes diacritiques ;
  • dans une moindre mesure, la ponctuation.

En fait,  ce qui passe mal, c’est d’une manière générale tout ce qui n’est pas à accès immédiat et qui nécessite une double frappe pour accéder au signe voulu ( chiffres, majuscules, autres signes de ponctuation et symboles spéciaux ) : loin des yeux, loin des doigts. Donc inutile selon moi d’essayer de faire du code avec un clavier de tablette tactile, ce doit être l’enfer. Écrire en tactile ne fonctionne que pour prendre des notes ou écrire très vite ce que l’on a en tête avant qu’une idée ne s’évapore.

Ce qui se perd en capacité de visualisation des symboles (nombres de touches visibles limitées par la taille) doit donc être compensé par le correcteur.

En mettant une contrainte sur le nombre de touches, les concepteurs de correcteurs peuvent en déduire des pratiques et les anticiper pour augmenter l’efficience du correcteur ; en renforçant la tendance des utilisateurs à  faire des erreurs volontaires (car prises en charge par le correcteur) cette approche peut sur le long terme favoriser des changements durable dans les pratiques d’écriture.

Un peu comme les SMS me diriez vous ? Pas vraiment car avec les SMS mes destinataires voient exactement ce que j’ai tapé alors que la moulinette du correcteur orthographique réécrit au sens strict ce que j’ai écris ; il y a un filtre interprétatif qui surdétermine l’écriture . C’est entre moi et mon correcteur automatique que cela se joue, pas avec les destinataires.

On s’ajuste avec l’automate, mais cela ne marche qu’un certain temps, car pour que cela “prenne” il faut aussi que ses concepteurs le fassent également évoluer. Or, une des meilleures façon de faire évoluer un tel logiciel est d’avoir les traces des pratiques d’ajustement des utilisateurs avec le correcteur. On comprend dès lors que la tentation est grande de pouvoir récupérer toute ces traces numériques de notre comportement intime avec le correcteur. Mais comme c’est une fonction native de l’OS, on imagine mal que les utilisateurs acceptent que tout ce qu’ils écrivent sur leur tablette ou smartphone soit accessible pour les Apple, Samsung ou Microsoft

Nous avons donc à faire à une saisie assistée par ordinateur qui n’est pas une petite affaire pour les vendeurs de terminaux et d’ordinateurs mobiles car l’adoption de ces machines passe par une interface utilisateur qui n’est plus un clavier ou une souris en tant que périphériques : d’où l’enjeu des correcteurs orthographiques, des touches qui changent de dimension sur les smart phones et les logiciels de reconnaissance vocale comme le Siri d’Apple.

Je viens d’écrire “Siri” sur mon iPad, il est bien reconnu par le dictionnaire du correcteur. D’ailleurs, le simple fait de taper les deux lettres “ap” et l’on me suggère “Apple” alors qu’il y a beaucoup de mots de la langue française qui commencent par “ap”, je remarque également qu’il faut taper les cinq lettres “Samsu” pour se voir proposer Samsung. Le correcteur orthographique, qui devient à présent un correcteur de frappe, est aussi un instrument commercial : ici comme sur le web, chaque suggestion peut être intéressée.